FICPM- Jornadas FICPM 2007

Ne pas se dérober à l’implacable grandeur de notre vie. -  A. Camus

 

Ce titre a enthousiasmé une partie de l’équipe qui est devant vous.

Mais une fois devant une feuille blanche pour y coucher les premières phrases, l’enthousiasme a cédé la place à l’angoisse parce que nous ne percevions plus la pertinence de cette phrase dans le monde d’aujourd’hui.

De plus, diverses circonstances ont retardé la mise en route de nos réflexions et l’échéance approchant a suscité un certain stress.

Une autre réflexion d’A. Camus est venue soulager nos craintes : « Nous vivons pour quelque chose qui va plus loin que la morale ; si nous pouvons le nommer, quel SILENCE. »

Comme nous ne faisons pas de morale, nous nous sentons encouragés à faire silence et à terminer ici notre intervention et à vous renvoyer à votre propre réflexion silencieuse. Notre brève intervention aurait servi d’invitation pour chacune et chacun d’entre vous de rechercher l’implacable grandeur de sa vie.

Quand Paul nous a demandé de faire un témoignage en couple sur ce thème, nous avons accepté sans du tout savoir à quoi nous nous engagions.  Ceux parmi vous qui ont participé aux JI l’année dernière en Suisse se souviennent de la conférence de Monsieur PIRON sur le thème du pari de l’engagement.  Eh bien, nous pouvons vous dire que nous avons expérimenté ce que disait le conférencier à ce sujet.

Lorsque Paul nous a demandé si nous accepterions de témoigner à ce congrès, nous nous sommes dit, pourquoi pas ? C’est un défi qui vaut peut-être la peine d’être tenté !

Pourquoi défi ? Pour moi, c’en est réellement un, car parler en public n’est absolument pas ma tasse de thé.

Mais je dois reconnaître que la confiance qu’il nous accordait m’apportait une certaine fierté. J’étais caressée dans le sens du poil, comme on dit…

Pourtant, après coup, j’ai ressenti la peur qui m’envahissait. Cette peur se fit encore plus tangible dès qu’il nous a présenté le titre : « Ne pas se dérober à l’implacable grandeur de notre vie » (A.  Camus)

Quel programme !

Nous ne nous sommes pas dérobés, et nous sommes bel et bien dans l’arène. Il est vrai que je n’ai pas l’habitude de me dérober. Une fois mon oui donné, je me force toujours à aller jusqu’au bout. J’y mets tout mon cœur, toute ma volonté. Je n’aime pas de rester sur un échec.

Nous avions dit oui. Il nous a paru impossible de nous dérober, d’autant plus que nos noms étaient imprimés sur les programmes.

Je me rends compte que face à un travail à effectuer, une situation à vivre, je me donne deux possibilités : soit je veux réussir et j’y mets même de la rage ; soit je ne commence pas, par peur d’être critiquée ou de ne pas y arriver. Mais j’anticipe déjà sur ce qui va suivre.

Mais d’autre part, cette implacable grandeur de nos vies, est-ce une réalité ? Est-ce cela que nous vivons ? Ne vivons-nous pas dans un monde désillusionné ? Ne sommes-nous pas entraînés dans ce fleuve qui nous entraîne à vivre à la petite semaine, sans repères crédibles, privilégiant le court terme et l’immédiat, la distraction en guise de motivation et l’émotion comme source de nos engagements.

L’expérience du mal sous toutes ses formes a pris une ampleur inouïe engendrant une angoisse latente qui semble loin de la grandeur de la vie : attentats, meurtres, corruption, violences de toutes sortes.

D’aucuns disent même que le christianisme semble se dissoudre dans des valeurs communes ; pour le reste, il n’appartiendrait qu’à un certain folklore, et ne jouirait que d’une audience restreinte, ou, pour mieux dire, une audience privée.

Quant à certains fiancés que nous rencontrons, ne sont-ils pas tout simplement portés par des habitudes sociales qui invitent à sacraliser, d’une manière ou d’une autre, les grands moments de l’existence, naissance, mariage, mort ? Alors, Sartre n’avait-il pas raison d’écrire que « l’homme est une passion inutile, qui naît par hasard, vit par habitude et meurt par accident ».

Alors, ne risquons-nous pas de poser des actes dont l’aspect festif, ponctuel, surtout émotionnel et subjectif, remplace l’éventuelle expression de la grandeur de l’être humain qui pose ces actes ?

Et résonne à nouveau le titre : « ne pas se dérober à l’implacable grandeur de la vie humaine ».

Pour nous chrétiens, il ne s’agit pas simplement d’évoquer l’implacable grandeur, mais la merveilleuse grandeur de l’être humain. Pour nous en convaincre, il suffira d’entrer par le seuil que constitue le début du premier testament :

« Dieu créa l’homme à son image, à l’image de Dieu il le créa homme et femme Il les créa. » (Genèse I, 27)

et encore « Yahvé Dieu modela l’homme avec la glaise du sol… » (Genèse II, 7)

Image de Dieu ! Quel mystère ! De plus, voilà que Dieu se présente comme un potier qui, par définition, ne sait pas faire des photocopies, mais seulement des pièces uniques, des chefs d’œuvre uniques. Pour Dieu, pas de place pour de la camelote. Voilà l’être humain, voilà le terreux voulu comme trésor unique.

Et le poète, dans le psaume (VIII, 4-6), écrit « Oui, je vois tes ciels, l’œuvre de tes doigts, la lune, les étoiles que tu affermis. Qu’est-ce que l’homme, que tu t’en souviennes ? Le fils de l’humain que tu le sanctionnes ? Mais tu lui fais manquer de peu d’être Dieu. Tu le nimbes de gloire, de magnificence, et lui fais gouverner l’œuvre de tes mains. »

Et le prophète Isaïe écrit : tu as du prix aux yeux de ton Dieu !

Et comme si cela ne suffisait pas, St Jean dit « Voyez quelle manifestation d’amour le Père nous a donnée pour que nous soyons appelés ENFANTS DE DIEU ». Et NOUS LE SOMMES.

A ce stade de nos réflexions, la tentation fut grande de nous arrêter ici et de faire appel à des conférenciers éminents pour vous parler en sociologue, en psychologue, en philosophe, en théologien, en mystique.

Ils auraient donné un éclairage d’une haute valeur ajoutée.

N’allons-nous pas nous perdre dans le banal quotidien ?

Nous nous consolons en reprenant l’adage « Il y a des choses qui ne valent pas la peine d’être dites, mais parfois d’être entendues. »

Mais nous nous sommes rendus compte que c’est dans le quotidien que nous vivons et que nos balbutiements pourront peut-être faire résonner en vous des expériences semblables aux nôtres.

Ou, comme l’écrit Anselm Grün : « Une des grandes tentations de l’homme moderne réside précisément dans le fait qu’il ne se fie qu’à sa raison et à sa volonté, délaissant tout ce qui surgit du fond de son inconscient. Bien souvent, cela lui réussit. Mais ce succès peut être aussi un piège. »

Comme l’écrit Timothy RADCLIFFE, « Quand nous parlons de ce que nous avons au fond du cœur, nous ne parlons pas depuis un lieu neutre, nous portons avec nous tout ce qui est pour nous gaudium et spes, victoire et défaites, tout ce qui a modelé notre vie ».

En effet, chaque être humain a un besoin fou d’être apprécié et reconnu, de se sentir important, sécurisé. Chaque être humain a un besoin fou d’être aimé par ceux qu’il rencontre.

Mais en même temps, nous avons peur d’être rejetés, peur de ne pas être suffisamment appréciés par les autres, peur de l’insécurité, peur de ne plus être aimés.

Et la tension entre ce désir d’être reconnu, apprécié, aimé, sécurisé et la peur de ne pas compter assez pour l’autre fait que nous affichons une certaine image de nous-mêmes qui s’exprime par nos manières habituelles de nous comporter. Notre éducation, nos réussites et nos blessures y contribuent aussi à développer une certaine manière de nous comporter pour résoudre cette tension en nous. Pour employer une image de couturier, disons que nous adoptons des « patrons » de comportement pour résoudre cette tension, mais au détriment de l’implacable grandeur, du trésor unique qui a du prix aux yeux de Dieu.

Nous avons également constaté que nous employons parfois deux poids deux mesures pour nous évaluer. Ainsi, pour nous attribuer un défaut, il suffit de le remarquer quelquefois, mais lorsqu’il s’agit d’une qualité, il nous faut la vivre toujours.

Nos patrons de comportement peuvent avoir un aspect négatif quand nous nous trompons sur la personne que nous sommes réellement, totalement. Nous finissons par croire que nous sommes réellement la personne que nous montrons alors qu’il y a une personne bien plus riche et plus belle que nous sommes réellement.

Nos patrons de comportement peuvent avoir des effets négatifs sur les autres et spécialement sur le conjoint qui ne sait pas qui nous sommes vraiment. Serait-ce pour cela que ce que les jeunes mariés apprécient l’un chez l’autre au début de leur mariage devienne ultérieurement un sujet de confrontation.

Nos patrons de comportement peuvent aussi avoir des répercussions négatives dans notre relation à Dieu quand nous ne croyons pas assez que nous sommes appelés à être son image et à devenir sans cesse semblables à Lui grâce à son amour.

TEMOIGNAGES

Paul :

C’est ainsi que quand j’avais six ans, la Gestapo est venue arrêter mon papa. N’arrêtant pas de pleurer, une voisine bien intentionnée me dit : « Ah ! Tu es le grand de ton papa. Et le grand de son papa ne pleure pas. » Depuis lors, je ne me suis plus donné le droit de montrer une émotion. Sans m’en rendre compte, je croyais qu’un garçon, un jeune homme, un homme, ça ne pleure pas. C’est sans doute pour cela que les élèves m’appelaient « le frigo ». Toujours à la même température, proche du degré zéro.

Dans mon éducation de jeune adolescent, la devise était : disponibilité, serviabilité et on ne doit rien à  personne. Je me souviens qu’à l’approche de Noël, mes copains de classe, tous d’un milieu social plus élevé que le mien, faisaient miroiter leurs vacances dans les montagnes enneigées. Ne pouvant m’y rendre, j’avais la belle parade : j’étais trop occupé par le scoutisme et les multiples services. Je n’allais quand même pas leur dire que cela coûtait trop cher.

Pour ma part, je me présente habituellement aux autres comme un capitaine de navire courageux et intrépide, compétent et disponible, attentif aux problèmes des autres, avec le souci d’avoir des solutions à offrir. Je parais sûr de moi et solide comme celui sur qui on peut compter, spécialement dans les coups durs. J’apparais comme un rationnel froid et rigoureux et en même temps comme un être exigent pour moi et donc pour les autres. Sur la porte de mon bureau, on pourrait écrire « ici le commandant veille, ici tu trouves la solution à ton problème, le service impeccable que tu attends. »     au courant de bien des choses, concerné par tout ce qui arrive, s’occupant de choses importantes, fuyant les futilités. C’est ainsi que je me crois valable et apprécié de tous ceux qui me rencontrent.

Quand je suis amené à exercer un rôle d’exécutant, je dépense généralement une énergie folle pour que tout soit effectué à la perfection, je fais même plus que ce qui m’a été demandé.

Dans un groupe où on rit et blague, je suis plutôt mal à l’aise, je me fais discret et je cherche quelqu’un avec qui discuter sérieusement, je ne retiens pas les blagues.

En dessous de ça, je cache mes incertitudes et mes inquiétudes, mes insomnies causées par un problème non résolu, ma peur d’être pris en flagrant délit d’incompétence dans la rédaction d’un formulaire à remplir. Je cache soigneusement le flot de tendresse et toute ma douceur, pcq je ne me crois pas acceptable comme cela. J’essaie de maîtriser ma sensibilité qui est parfois proche de l’émotion. J’essaie de cacher mon tempérament passionné, mes intuitions, mon sens de la poésie et le goût de la musique.

 « On ne doit rien à personne » et par conséquent, avant de demander quoi que ce soit, il fallait d’abord me tirer d’affaire seul. Je transforme facilement un cadeau en un donnant donnant. Lorsque je suis invité, je me dois d’apporter un bouquet de fleurs, une boîte de pralines etc.

Sans m’en rendre compte, je donnais une réponse très partielle à ce désir d’être reconnu et aimé. N’étais-je que cela pour les autres, pour Dieu ?

Je me percevais parfois comme un paillasson, utilisé, me plongeant parfois dans un isolement, une déception.

Vis-à-vis de Dieu, ma devise était certes « messire Dieu, premier SERVI ». Une autre façon de ne pas devoir dépendre. Oh ! Il y avait place pour l’enthousiasme et la passion. Mais cela restait bien contrôlé. Il n’y eut guère de place pour la grâce.

La compassion ou l’écoute étaient sans cesse filtrées par la question « comment servir ? ». Que répondre ? Quelle solution suggérer ? Ma vie spirituelle était alimentée par des méditations plutôt que par la prière. Je préférais la philosophie à la théologie.

N’est-ce pas une façon de réduire l’implacable grandeur humaine ?

Est-ce comme cela seulement la grandeur de la vie ? En partie sans doute, mais en partie seulement.

Je me donne la liberté petit à petit d’être ému en pleurant avec ceux qui pleurent. Je peux me montrer enthousiaste et ravi ; je peux montrer mes passions pour la beauté des choses et devenir tendre à tel point que des jeunes mamans me confient même parfois le biberon à donner au dernier né. Je peux montrer mon affection et concrétiser mon amitié par une visite gratuite.

Quelle merveille de réaliser que je peux me laisser aimer sans devoir mériter. Alors, les relations deviennent autres. Je peux devenir celui que je suis pour les autres, pour Dieu.

C’est à travers diverses rencontres, des expériences inattendues et des retraites que j’ai découvert que si j’étais un frigo, j’avais aussi en moi un moteur tout chaud.

C’était connu, le samedi papa disait « je vais faire des courses : le gamin revient » (j’avais déjà 50 ans). Une autre fois, mon papa m’apportait le petit déjeuner au lit. Devant ma colère : car papa était fort handicapé, j’ai eu comme réponse « tu ne m’empêcheras pas de t’aimer, tu es mon gamin ». J’ai réalisé que j’étais aussi sensible, que je pouvais être affectueux, enthousiaste, passionné, vulnérable, fragile, que l’amour de Dieu m’est offert gratuitement.

Ma façon de prier a changé également, mais j’y reviendrai après.

Michel :

Dès ma plus petite enfance, j’ai été marque par l’importance accordée au TRAVAIL, un travail quotidien et parfois ardu dans le cadre d’une ferme exploitée par mes parents. Grâce au travail se creusait un chemin qui donne accès à l’impression d’être valable d’être quelqu’un, d’obtenir une place respectable dans la société.

Habitant dans un hameau dépourvu de moyen de communication (pas de voiture, pas de TV), j’avais peu de contacts avec le monde extérieur.

L’instituteur lui aussi attachait beaucoup d’importance à l’effort et au travail.

J’ai baigné dans un environnement familial austère, volontariste où la tendresse n’était pas de mise.

Mon éducation chrétienne se résumait à l’accomplissement de rites et d’obligations non seulement il y avait la messe dominicale mais aussi vêpres et salut. En tant qu’acolyte respectueux des règles, je n’ai jamais imaginé boire une goutte de vin de messe en cachette. Jésus était le gardien des observances et des devoirs.

Durant mes études, je me devais d’être assidu et travailleur. Grâce au travail, non seulement j’évitais un éventuel échec mais je pouvais être le meilleur suscitant sans doute l’admiration de certains copains mais peu d’amitié. La joie n’était pas au programme et participer aux loisirs propres aux universitaires était exclu.

Durant mon service militaire, j’ai commencé à éprouver la sensation que le travail et l’effort n’était pas tout, j’ai entrevu que pour être reconnu et accepté par les autres, je pouvais parfois me permettre d’être oisif et de ne pas être performant 

Au début de ma vie professionnelle, je me devais de réussir grâce à l’application aux tâches à accomplir, de faire de mon mieux par un travail consciencieux, qui me permettait d’être accepté.

Un jour, je décide de suivre un cours de danse classique. Quel défi ! Quelle surprise! C’est là que j’ai rencontré celle qui allait devenir ma femme.

Ce n’était pas seulement un changement de décors, c’était la plongée sur une autre planète. Tout était neuf, une relation amicale devenant progressivement l’aventure amoureuse avec une femme. Mes futurs beaux-parents étaient accueillants, chaleureux; ni eux, ni ma fiancée ne m’ont demandé mon C.V., ni investigué sur mes performances professionnelles. Voici que je n’avais pas besoin de me montrer travailleur et volontaire.

Certes, je me découvrais aimable sans devoir faire des prestations. Personne ne me demandait des preuves de mon savoir faire. Mon coeur en était bouleversé.

Et cependant, de temps en temps, au plus intime de moi-même, j ‘éprouvais une crainte, la peur de ne pas être à la hauteur de ma tâche d’époux. Revenait en moi l’attrait à devoir faire des choses et donc revenait aussi le besoin d’accorder une grande place au «faire»; à l’effort au travail que ce soit dans le jardinage ou l’aménagement de la maison. J’éprouvais parfois des difficultés à dire à Christiane : «Je t’aime ». J’avais peu confiance en moi, parce que je n’apportais pas la preuve par le travail. En même temps, j’étais avide de découvrir ce monde nouveau dans toutes les directions qui s’offraient à moi.

C’est ainsi que j ‘ai rencontré un prêtre qui a cheminé avec notre couple depuis les fiançailles et durant notre vie de couple. Lui non plus n’a pas demandé ce que je savais faire ni le travail que je pouvais effectuer. Il m’a offert son amitié et m’a invité à m’ouvrir pour devenir animateur et enfin couple responsable CPM. Son regard tout habité par la tendresse de Jésus, son maître m’a libéré en m’offrant la possibilité de me lancer dans l’animation des CPM et dans un groupe de foyers, où j’ai découvert le partage.

Christiane a toujours manifesté sa certitude inébranlable de m’aimer alors qu’elle connaissait mes doutes. Progressivement, je suis parvenu à dire: «JE T’AIME ».

Voici que je découvre mes aptitudes d’accueil, d’écoute, d’ouverture et de partage. Je découvre la beauté de la tendresse. Je découvre un Dieu proche, aimant, libérant.

Et je peux dire à Christiane... je t’aime.

Oh, que ce soit dans la vie familiale ou dans l’animation, je suis encore habité par l’importance du travail et de l’effort mais sous d’autres formes par exemple l’importance que j’attache à une organisation impeccable, à une gestion rigoureuse.

Découvrir l’amour de Dieu au travers de l’amour de ma femme crée une grande sérénité, une paix intérieure qui me permet de m’ouvrir aux autres, de me décentrer sur les autres, et de me découvrir grand aux yeux de ma femme, de mes enfants, des autres et de Dieu, au delà des performances.

La mission que Paul nous a confiée en nous demandant de venir nous exprimer devant vous sur la phrase d’Albert CAMUS m’a permis de jeter un regard serein sur mon passé parfois difficile et de mieux comprendre ce qui donne un sens à ma vie aujourd’hui. Il m’a fait prendre encore mieux conscience de ce qui est primordial pour mon bien-être et celui de Christiane. En voici les grandes lignes

 le regard d’autrui est primordial pour mon bien-être. Se sentir aimé, accepté, reconnu par quelqu’un permet de se reconnaître digne et de s’accepter et d’entrer en relation gratuitement, sans donnant donnant.

 il ne faut jamais désespérer de sa capacité à devenir grand aux yeux des autres

 tout ce que j’ai découvert et vécu après mon mariage n’a été possible que grâce à la première parole d’amour prononcée par Christiane et aux nombreuses autres paroles d’amour qui ont suivi, mais aussi grâce aux paroles bienveillantes de ceux qui m’ont fait confiance et que Dieu a mis sur mon chemin.

Mais toutes ces paroles ne seraient rien si elles ne prenaient pas chair dans des gestes concrets de tendresse et d’amour qui donnent corps aux mots.

Je l’expérimente aussi à l’égard de ma petite fille...

«On ne devient soi-même que dans l’univers de la parole, une parole bienveillante ». Cette expression est tirée du livre d’Yves BURDELOT «Devenir humain ». La lecture de ce livre m’a beaucoup aidé à préparer ce témoignage.

Christiane :

Petite, j’ai toujours été le centre de la famille. Lorsque je suis née, j’étais le premier enfant de la famille. Je suis vite devenue le centre de toutes les attentions et de toutes les discussions car du côté maternel, j’avais deux tantes, une qui était religieuse et l’autre qui était encore célibataire. Du côté paternel, j’avais un oncle et une tante qui ne pouvaient pas avoir d’enfant. Lors des réunions de famille élargies, j’ai le souvenir d’être passée de genoux en genoux, même sur ceux des nouveaux fiancés ou fiancées de l’époque! Je devenais ces jours-là la « vedette » de la journée. J’en étais très fière ! Mais comme chaque médaille a son revers, je devais aussi à l’inverse être la petite fille parfaite, celle qui se tient bien, bien élevée, polie, qui déclame les poésies à la perfection devant tout le monde et qu’on applaudit. Le qu’en dira-t-on était important. Tout le monde n’avait d’yeux que pour moi. J’étais un peu dans une bulle. Je n’avais personne d’autre à qui me comparer. J’appréciais ce besoin d’être reconnue et aimée. J’étais bien habillée. Je devais être coquette comme une princesse.

Après 4 ans et demi, un petit frère est né. Dans un premier temps, j’ai joué à la maman avec lui. Mais lorsqu’il a su se déplacer, il est devenu source de jalousie et de conflit car il empiétait sur mon territoire, il me prenait mes jouets et je devais partager. Un autre était arrivé dans ma vie et me ravissait la première place, l’image de la princesse. J’ai alors commencé à avoir peur de ne plus être aimée comme avant, c’est-à-dire exclusivement.

Lorsque je suis entrée à l’école maternelle, j’ai dû me confronter aux autres élèves et respecter une discipline de groupe. Je devais attendre avant de répondre à l’institutrice, me taire (le plus dur !!). Je me fondais au milieu de mes camarades. Mais très vite, j’ai voulu ravir la première place en travaillant encore mieux que les autres. Ainsi, je me rappelle que j’avais fait un travail très compliqué pour mon âge (à l’époque 5 ans) et que j’avais pu aller le montrer à l’institutrice de première année primaire qui m’avait félicitée et m’avait remis une belle image ! A l’école primaire, je me souviens que je n’avais pas fait de faute d’orthographe dans un texte assez difficile et que j’avais pu, suprême honneur, aller faire signer mon « zéro faute » par la directrice ! Lors des fêtes de l’école (fête des pères, des mères, fancy-fair annuelle et remise des prix), j’étais souvent la représentante de ma classe pour réciter une déclamation devant tout le public des parents rassemblés dans la grande salle.

Autre temps, autre mentalité, quand je l’ai raconté à mes enfants, ils en ont ri mais moi à cette époque, j’en étais extrêmement honorée. Ce qui ne m’empêchait pas de ressentir, dans des circonstances non prévues une grande timidité.

Je me devais d’être un modèle de perfection en tout, sinon je croyais ne pas être acceptée par les miens. Par exemple, lorsque je recevais mon bulletin, il était montré à toute la famille et chaque cote était épluchée et commentée.

Plus tard, pendant mon adolescence, j’ai fait partie du mouvement scout en tant que guide puis cheftaine. J’ai découvert mes aptitudes à diriger, à devenir responsable. J’ai alors pu petit à petit vaincre ma timidité, m’affirmer aux yeux des autres de la troupe d’une autre façon. Ainsi, comme responsable, j’ai osé affirmer mes convictions humaines et religieuses aux jeunes qui m’entouraient. En effet, bien que faisant partie d’un mouvement chrétien, la plupart des filles grandissaient au sein de familles plutôt humanistes que chrétiennes. J’avais un rôle de porte-flambeau dont j’étais fière.

Après mes études et mon entrée dans le monde du travail, j’ai alors pensé à suivre la logique du schéma familial c’est-à-dire à sortir du nid familial et à chercher un mari. C’est ainsi que le 7 octobre 1976, j’ai enfin rencontré celui qui est assis à côté de moi, l’ »homme de ma vie » et qui l’est encore aujourd’hui après 29 ans bientôt. Quel flash ce fut, un beau grand jeune homme, avec un beau costume et une belle cravate ! Il avait fait de brillantes études et en outre, il aimait et savait très bien danser (il avait déjà pris des cours) ! Il avait vraiment tout pour me plaire et correspondait à mes attentes. Je ne risquais pas d’être dévalorisée. Il était présentable.

Dans mon boulot, je n’accepte pas que l’on puisse me faire le moindre reproche sur la qualité de mon travail et j’y mets le prix, parfois au détriment de ma santé.

Ainsi, dans mon travail ménager, le souci d’avoir une maison bien tenue répond à ce désir de perfection, mais aussi à la peur du regard critique des visiteurs. La maison ressemble à un stand d’exposition, tout est à sa place, bien rangé. Je me console en pensant au dicton « lorsqu’une maison n’est pas propre et rangée, c’est la faute de la maîtresse de maison et non de son mari ».

J’ai l’impression d’être un « ordinateur de bord » et d’ête la « bonne poire » pour ceux qui m’entourent. Ceci entraîne un sentiment d’irritation et de jalousie, car je voudrais pouvoir arriver comme d’autres à vivre plus cool et à me détacher de ce souci permanent de perfection mais, comme on dit, « le naturel revient vite au galop ».

Par mon entourage, ce comportement perfectionniste n’est pas souvent bien compris et est même parfois critiqué.  J’ai souvent tendance à vouloir me considérer comme la référence de perfection et donc à imposer aux autres mon schéma de comportement. Il en va de même dans mon couple. Cependant, Michel m’a déjà avoué que ma façon d’être l’arrange très bien. Elle lui permet une certaine insouciance dans la gestion du quotidien.

Partout, il me semble que je fais figure d’exception. C’est presque une tare de vouloir être perfectionniste à ce point, surtout dans la culture sociale actuelle.

Mais à travers notre dialogue, Michel me révèle que mon souci de bien faire n’est pas seulement la reproduction automatique d’un schéma de comportement du passé mais un schéma que je me réapproprie aujourd’hui dans un esprit soi-disant de service, de respect et d’amour des autres. 

C’est vrai que je découvre qu’il y a aussi en moi un réel besoin de servir, une volonté de respecter les autres et de les aimer.

Je découvre que ne suis pas uniquement perfectionniste, mais enthousiaste, amoureuse, capable de beaucoup de tendresse maternelle.      

Pour mes proches, ma tendresse s’exprime beaucoup plus par des caresses, des baisers. Je suis issue d’une famille chaude, ce n’est pas pour rien !

Je suis aussi, au plus profond de mon être, une personne qui aime flâner, surtout en vacances et ce, à la stupéfaction de ceux qui me côtoient et qui me connaissent comme quelqu’un de « speedée ». Oui, j’aime « traîner la patte » et me laisser aller à des rêveries. Cela me permet de décrocher du quotidien tellement stressant.

J’aspire de plus en plus à vivre des moments de quiétude. Je les trouve aussi dans la prière, dans cette relation seul à seul avec Dieu qui est toujours prêt à m’écouter et à m’aider à assumer ma vie. 

Michel m’a fait prendre conscience qu’il ne pouvait pas combler toutes mes attentes. 

Au début du mariage, j’avais placé en Michel beaucoup d’attentes mais j’ai oublié qu’il était différent de moi. J’ai encore beaucoup de mal aujourd’hui à assumer les différences des personnes qui m’entourent et en particulier, chez mon époux et mes enfants.

Je dois sans cesse redécouvrir que je peux regarder le monde, les autres, les proches autrement qu’à travers mon prisme de perfectionnisme et me réjouir de ma vulnérabilité, de mes fragilités, de mes limites, comme un nouveau tremplin de relations plus vraies, plus belles.

Jean-Claude :

"Ne pas se dérober à l'implacable grandeur de notre vie"

Voilà une pensée qui ne m'était jamais venue à l'esprit.

Maintenant, alors que je viens d'en prendre connaissance, je me demande si, durant ma vie, je n'ai pas eu parfois tendance à me dérober.

Est-ce que j'étais capable d'affronter telle ou telle situation ?

En y pensant bien, en regardant la première partie de ma vie, je crois que je vivais un peu au jour le jour.  Je ne me posais pas de questions.

Je suis né dans une famille ouvrière.

Famille             Papa, Maman et moi.

Papa               métro-boulot-dodo

Maman              gérante du ménage au quotidien

Moi             enfant unique qui allait à l'école et je ne pouvais que rechercher la compagnie.

Compagnie d'autres enfants de mon âge, pour jouer.

Pas de problème.  Je vivais simplement, j'étais heureux, comme ça je n’étais plus seu 

Très vite, je me suis engagé dans les mouvements de jeunesse. Une fois de plus, je n’étais plus seul.

En famille, la seule joie, c’était de nous retrouver ensemble, cousins, oncles et tantes.

C’est dans les mouvements de jeunesse que je me suis le plus épanoui.  J'étais assez casse-cou, j'étais habile de mes mains, j'avais un très bon sens de l'orientation, je me sentais reconnu et apprécié de mes copains.

Passant de simple scout à chef de patrouille, puis en tant que chef, j'avais de plus en plus de responsabilités. Voilà que je trouve une place qui me valorise.

Puis, il y eut la JOC (Jeunesse ouvrière catholique) et enfin le service militaire chez les paras. Imaginez donc la fierté que j’avais de porter le béret rouge des paracommandos.

Toujours désireux (sans m'en rendre compte) de faire partie d'une bande de copains, en recherche d'aventures, d'actions, de découvertes où j’avais ma place. A l'armée, j'ai vraiment découvert que je pouvais compter sur les autres, la richesse qu'il y a en chacun de nous.  A divers moments, quand j'étais au bout du rouleau, il y avait toujours eu quelqu'un, dans mon entourage, pour m'apporter du réconfort, un secours, une aide.

Etant assez sportif, je pouvais aussi montrer mes talents au foot, à la gym.  Activités que j'ai gardées durant pas mal d'années.  Donc, actif, sportif, tourné vers les autres.  Pourtant, à contrario, depuis que je suis marié, j'apprécie m'asseoir, marcher la main dans la main en pleine nature, flâner… Je suis le portrait même de celui vers lequel les gens se tournent pour un service ou un travail manuel.  Malheureusement, désireux de satisfaire tout le monde, je me disperse, je passe d'une chose à l'autre et, si je ne me surveillais pas, je ne terminerais pas certains travaux.  La tendance serait de nouveau, la vie au jour le jour, sans organisation, me laissant pousser par les évènements.

Je passe à la 2ème partie de ma vie.

Avec Francine, qui fut la rencontre de ma vie, j'ai découvert l'intériorité, j'étais bien plus qu'un bricoleur !

Dès ce moment, pas question de vivre au raz des pâquerettes.

Le bateau était en marche, le capitaine au gouvernail, mais le cap avait été décidé de commun accord.  Le but était choisi.

S'aimer de plus en plus chaque jour, comme il est écrit sur une médaille que je lui ai offerte. S’ouvrir aux autres faisait également partie du projet.

Durant la croisière, je découvre que je sais dialoguer, que j’ai une oreille attentive, que le pardon à offrir est possible.  Cette nouvelle aventure, dans laquelle je me suis lancé, sans réfléchir, m’a fait découvrir d’autres aptitudes que j’ignorais.

Mais, me laisser conduire, m'est tellement agréable, qu'il arrive que je suive tout simplement le mouvement, encore une fois sans me poser de question comme à la case départ.

Un vrai dialogue, une vraie écoute active, est chose difficile pour moi car très vite, j'interviens afin d’apporter des solutions pratiques, mon savoir masculin, mon raisonnement, mes connaissances. 

C'est en vivant moins dans le tumulte de la vie, en vivant avec Francine, que j'ai ressenti ce besoin d'aimer et de me laisser aimer gratuitement.

Certes, dire non à quelqu'un m’est toujours difficile. Que pensera-t-on de moi ?

Je réalise de plus en plus que le don gratuit, l'effort gratuit, occasionne de petits miracles comme cette fois où je me suis forcé à écrire à une de mes filles qui participait à un camp guide. Sa réponse fut : "je ne savais pas que Papa m'aimait autant". Quelle révélation pour moi.

Dans ma vie professionnelle, j'ai eu la chance de pouvoir organiser mon travail comme je l'entendais… un peu comme durant mon enfance. J’étais un fonctionnaire indépendant.

Je rencontrais chaque jour des personnes très différentes les unes des autres. Cela m’agréait.  Faisant partie d'un service de dépannage, je voyageais dans différents services.  Au fil des années, j’ai pu assumer de plus en plus de responsabilités, j'ai pris de l'assurance, mes connaissances se sont élargies.  J’ai découvert que j’étais aussi apprécié quand je prenais des initiatives, surtout lorsqu’elles satisfaisaient les besoins de chacun.

Francine :

J’ai déjà laissé poindre dans l’introduction comment j’aime me présenter pour être aimée et reconnue.

Cela, vient-il du fait que Maman était exigeante avec moi ?

C'était comme il se doit ou c'était la punition ! Ou du fait que Papa était l'exemple même de l'homme qui faisait les choses à fond, qui était toujours là pour ceux qui étaient dans le besoin ?

Par contre, dans mon hameau, tout le monde vivait dans une grande camaraderie.

Les enfants jouaient ensemble, se rendaient à l'école ensemble, petits et grands.

C'était presqu'une grande communauté où chacun avait sa place.

Jusqu'à l'âge de 12 ans, j'ai vécu dans cet environnement.

S'il n'y avait pas eu Maman pour me rappeler, à tout moment, le bien et le mal, sans cette rigueur, j'aurais vécu une enfance en toute simplicité, dans l'insouciance, à l'abri des tentations de la ville.

Je reviens un instant, à la rigueur de Maman, avec un exemple qui en dit long : souvent, elle me demandait de couper les pommes de terre en frites (nous sommes en Belgique) et, ce n'était jamais parfait : soit elles étaient trop grosses, soit trop fines….

Maintenant encore, je suis hantée par la grosseur des frites !

La peur de ne pas être à la hauteur, fait que je suis assez taiseuse, distante, donnant l'impression que je ne désire pas qu'on me dérange.

Toute mon adolescence, je l'ai vécue dans un pensionnat.  Je ne rentrais que le week-end et durant les vacances, évidemment.  Mon village, ma famille, mon espace, la nature, me manquaient terriblement. C’est pourquoi, en internat, je me retranchais facilement dans la lecture, dans mes pensées, et même dans le silence de la prière.  Je ne participais guère aux chambards, maman ne l’aurait pas accepté.

Il me reste encore un cahier de cette époque, qui contient des phrases d'auteur qui me tenaient à cœur, par exemple

de François Mauriac : « Le jour où vous ne brûlerez plus d’amour, il en est d’autres qui mourront par le froid ».

de Mahatma Gandhi : « Si dure que soit une nature, elle fond toujours au feu de l’amour. Si elle ne fond pas, c’est que le feu n’est pas assez fort. »

Peu de personnes savent, qu'à cette époque, j'aimais écouter du jazz seule, dans le noir, regardant la lueur du feu au plafond.

C'est sans doute, durant ces années que j'ai acquis ma faculté d'écoute.  Ecouter, danser, cela me donne des ailes, je me sens exister.  Danser après tout, n'est-ce pas écouter le rythme de la musique ?

Au travail, mes collègues en usaient fréquemment.  Le patron, appelait mon labo "le confessionnal" et le mari d'une amie me surnommait "la pythie". 

J'étais aussi appréciée dans mon boulot où je me permettais de prendre des initiatives.  En général, je travaillais seule car, il m'aurait été très pénible de devoir douter de quelqu'un d'autre en cas de problème.  Dès l'entrée dans le monde professionnel, je fus confrontée à la réalité de la vie, ce qui m'a appris à voir les choses autrement, à être moins intransigeante et aussi à regarder les personnes au-delà des apparences.

Nos enfants me voient comme quelqu'un qui a envie que tout le monde connaisse le bonheur; ils me voient disponible mais aussi, ils trouvent que je suis plus exigeante avec eux qu'avec tous ceux qui passent à la maison.  Il est vrai que j'éprouve le besoin d'être fière de nos enfants, petits-enfants ainsi que de mon mari.  D'ailleurs, c'est encore de mon mari que j'attends le plus.  Je veux qu'il soit un ami, un confident, un amant, un tranquillisant même…. J'avoue que je ne lui ai pas toujours facilité la vie. Par exemple, je ne supportais pas m'endormir tant qu'un différend n'était pas éclairci : car j’avais peur que ce différend ne soit rangé dans un tiroir qui n’a que le nom de l’oubli. Par exemple, si durant une soirée, je l'avais senti loin de moi (à tort ou à raison), le trajet de retour était plutôt houleux et même parfois, la nuit était blanche.  Je voulais à tout prix qu'il sache ce qui m'habitait et que je comprenne sa manière d'agir.  Ce n'était pas drôle tous les jours.

Questions :

-         Qu’est-ce que je préfère en moi ?

-         Qu’est-ce que j’aime le moins en moi ?

-         Comment est-ce que j’aime être perçu par les autres ?

-         Comment est-ce que je réagis vis-à-vis d’un compliment ?

 

LES SENTIMENTS

 

Notre façon de nous comporter à l’égard d’autrui est une manière d’entrer en relation… de nous révéler. Nous pourrions appeler cette façon d’être et de faire DIALOGUE NON VERBAL.

Mais il y a encore une autre façon de croire en nous lorsque nous acceptons d’entrer en relation avec l’autre à travers le DIALOGUE VERBAL.

Dès le début de nos interventions, vous avez pu remarquer que nous avons exprimé divers sentiments.

Révéler ses sentiments, ses émotions, ses états d’âme, c’est évoquer une manière de dialoguer. Dans ce cadre, les sentiments sont très importants, plus importants que nous le pensons. Ils constituent le signal que quelque chose se passe en nous à l’instant même, un peu comme une lampe qui s’allume au tableau de bord de la voiture pour révéler quelque chose de l’intérieur.

Pour dire à quelqu’un qui je suis, cet être unique à nul autre pareil, je dois prendre conscience de ce qui se passe en moi, de ce qui vit en moi : mes sentiments, mes émotions.

Habituellement, quand nous communiquons, nous évoquons des faits, des événements… nous parlons du travail ou de ce que nous avons fait ou pensé. Nous évoquons les personnes rencontrées. Mais souvent, nous sommes tentés de ne pas dire ce que nous ressentons. C’est comme si nous dévissions l’ampoule au tableau de bord en disant : cela passera. Inutile de me rendre vulnérable, pour qui me prendra-t-on ? Et pourtant, nous sommes habités très souvent par une foule de sentiments : «la colère, la peur, l’enthousiasme, l’émotion, la panique, la tristesse, la déception… »  et  nous ne les partageons pas facilement.

Et pourtant, les sentiments ne sont ni bons ni mauvais : ils n’ont pas de valeur morale.

Il est vrai que parmi nos sentiments, il y en a que nous avons tendance à qualifier de positifs quand nous disons par exemple : « Je suis heureux, je me sens aimé, je suis confiant, enthousiaste »

Il en est d’autres que nous qualifions de déplaisants ou de négatifs en disant  : « Je suis triste, je suis furieux, je suis jaloux ».

Cependant, nos sentiments NE SONT NI BONS NI MAUVAIS. Ils n’ont pas de valeur MORALE.

Par contre, les jugements que nous formulons, les comportements que nous adoptons, eux, ont une valeur morale.

 

IMPORTANCE DES SENTIMENTS DANS LA COMMUNICATION

Dire nos sentiments, c’est nous dire, c’est dire qui nous sommes à un moment donné. Certes, dire nos sentiments, c’est nous mettre à nu, nous donner à l’autre. Ecouter les sentiments d’un autre, c’est l’accueillir, le recevoir.

Les sentiments sont toujours colorés différemment et les partager constitue un décapant contre la routine de l’habitude.

TEMOIGNAGES

Michel :

Je n’ai pas été éduqué dans l’expression de la tendresse et des sentiments, bien au contraire et j’éprouve toujours des difficultés à trouver les mots pour les exprimer.  Mais je pense que la pérennité de mon couple passe par l’expression régulière de mes sentiments.

Christiane :

J’exprime aisément mes sentiments et j’attends de Michel qu’il les exprime aussi facilement que moi.  L’expression de mes sentiments m’aide à vivre les tensions inévitables à ma vie de couple. 

J’éprouve aussi beaucoup d’empathie envers les autres quand ils vivent des situations tristes ou joyeuses.

Mais le problème est que je me laisse souvent envahir et dominer par mes sentiments.

Dans le milieu de mon travail, cela est mal perçu .  Heureusement à la maison, je peux me dire à Michel à travers l’expression de mes sentiments.

Jean-Claude :

Ma tranquillité fut bien souvent bousculée par ce genre de questions : comment as-tu vécu cette journée ?

Comment vis-tu cet événement ?

Face à cette situation, qu'est-ce que tu ressens ?

Exprimer mes sentiments est chose difficile pour moi. Et pourtant, j’ai découvert son importance pour une relation vraie avec Francine.

Je réalise que j'y arrive de plus en plus.  Par exemple, face aux initiatives prises au boulot, cela m'est arrivé d'être irrité lorsque je me sentais jugé sans raison.

Je prends des initiatives, pourtant, je doute parfois de mes capacités.  Dès que je me rends chez quelqu'un pour un dépannage, une certaine panique s'installe en moi ! Serais-je à la hauteur ?

Le problème une fois résolu, la peur fait place à la fierté.

Après le travail, je voudrais évoquer la vie privée avec mes petits-enfants, pour dire à quel point la colère monte en moi, quand je ne me sens pas respecté par eux. Par contre, quand je suis proche d’eux alors j’éprouve une grande tendresse.

Il n'y a pas que les petits-enfants. Face à Francine également, je me sens parfois agressé, culpabilisé, avec ou sans raison. Je vis alors une grande tristesse et cela aussi je peux le lui partager.

Ceci dit, dans ma vie, la joie est très présente.

Joie d'être aimé par Francine, mes enfants, mes petits-enfants, nos amis.

Joie de vivre tout simplement.

Joie de croire en Dieu, que je vois dans certaines personnes, dans certains lieux privilégiés.

Joie de sentir Dieu à mes côtés, surtout quand je me trouve dans un creux.

Dans un creux, j'y étais quand la feuille blanche s'est trouvée devant moi avant de commencer ce travail.  Pour moi, ce fut un exercice très difficile, je ne me sentais pas à la hauteur.

Aujourd’hui, je suis heureux d'avoir dit oui.

Lorsque j’offre mes sentiments à Francine, je lui redis mon oui du jour de notre mariage. En effet, en lui partageant ce que je ressens, je lui dis : « je me donne à toi ».

Francine :

Quant au partage de mes sentiments, petit à petit, je parviens à exprimer davantage ce que je ressens. Je m'extériorise plus, je suis plus cool, je me sens plus à l'aise en société.  Malgré tout pour me sentir vraiment en sécurité, j'ai besoin d'être avec un groupe restreint où l'échange peut  avoir lieu sans difficulté, comme lorsque j’étais avec les enfants de mon hameau. Depuis longtemps, j’éprouve le besoin de moments privilégiés avec Jean-Claude : un week-end à deux, une retraite ou simplement un repas, une soirée romantique à la maison.  C'est alors que je me sens vraiment aimée.  Ces instants sont de vrais petits bonheurs.

Avec Dieu aussi, j'ai des moments privilégiés.  Dans des lieux de silence, mais une bougie, une musique m'aide à Lui faire part de mes joies, de mes soucis, de mes peines, de mes doutes aussi.  Alors souvent, je me sens pacifiée.  Et si mon mari m'accompagne, l'instant est d'autant plus fort.

Des doutes, j'en ai aussi ressentis vis-à-vis de Jean-Claude : étais-je importante à ses yeux ? Avait-il besoin de moi ? M'aimait-il vraiment ?

Le partage de mes sentiments, aussi violents soient-ils, m’a aidée à ce que ce doute disparaisse. C’est aussi ma façon de lui dire : je me donne à toi.

Je vous fais part d'une anecdote qui reflète bien ces dires.

Contrairement à Jean-Claude, moi, je n'avais nulle envie d'activités extérieures mais, j'acceptais tout à fait le foot, la gym, pour lui.  Connaissant l'horaire, le lieu du sport en question, je calculais l'heure à laquelle il serait plus ou moins à la maison.  Si l'attente se prolongeait, un flot de sentiments m'envahissait : j’étais déçue, jalouse, je ne me sentais pas respectée, j’avais la peur de l'accident.  A l’arrivée de la voiture, j’étais soulagée, mais face à Jean-Claude, j’étais agressive, mon cœur était plein de reproches et de questions. Etais-je importante pour lui ?  Et en même temps, j’éprouvais de la tendresse pour celui qui arrivait en retard. 

Tout comme quand je défends une idée bec et ongles, je m'exprime avec la même passion, la même froideur qu'on ne peut pas imaginer qu'intérieurement j'éprouve de la compassion, de la compréhension et même de la tendresse pour celui qui est en face.  Avec Jean-Claude et les enfants, je peux exprimer ma tendresse dans le dialogue verbal et non verbal.

Quant à mes  relations avec autrui, j’éprouve souvent des difficultés, alors j’ai recours à l’écrit.

Durant ce travail qui nous a été confié, j’ai été obligée de creuser dans mes souvenirs, dans le tréfonds de mon cœur et, je dois bien avouer que j'en ai retiré un bien-être, je me sens encore plus proche de Jean-Claude, je me sens encore plus aimée de lui.

"Il faut franchir les montagnes de nos peurs et de nos blocages, dépasser notre tranquillité pour vraiment accéder à l'autre.   C'est en sortant longuement de nous-mêmes que nous pouvons laisser l'autre venir vers nous".

                                                           Anselm Grün.

Paul :

Quant à l’expression de mes sentiments, parmi toute une évolution, trois expériences m’ont permis de réaliser leur importance dans la communication :

Un jour, je rentrais à la maison paternelle où mon papa veuf, vivait seul. Pour comprendre la suite, il faut savoir qu’à la suite de la guerre, il était physiquement handicapé et monter un escalier était chaque fois une épreuve.

Un jour donc que je revenais à la maison après une semaine éprouvante que j’avais mal vécue, je m’étais préparé à ne rien laisser transparaître de ma souffrance. Le soir, en allant dormir, j’avais la certitude que papa n’avait rien remarqué.

Le lendemain, je me réveille en sursaut, parce que papa était là avec un plateau portant le petit déjeuner. J’étais furieux. C’était de la folie, je me sentais comme un handicapé, un assisté.

La réponse de papa : j’avais remarqué que tu n’étais pas en forme. Tu ne m’empêcheras pas de t’aimer.

Une autre fois, j’étais invité chez un couple en vue de préparer une réunion. Avant de m’y rendre, j’étais résolu à ne pas leur partager mes doutes ; ne devais-je pas être le gardien des certitudes ?

Durant la soirée, le couple m’interpelle en me disant que je donnais l’impression d’être tendu. Petit à petit, je leur livre les sentiments qui m’habitaient.

Réponse : enfin, te voilà comme nous, enfin nous pouvons dialoguer

Enfin, durant une retraite consacrée à la prière, j’ai découvert que Jésus exprime des sentiments : la colère, la joie, la tristesse, le désarroi, l’enthousiasme, et que la prière n’est pas simplement une méditation.

Ce que je croyais être une distraction devient l’acte de me DE-poser, càd de dire à Jésus ce qui m’habite ; c’est une façon de me livrer à Lui tel que je suis.

Alors, alors seulement je peux m’EX-poser à sa parole, à sa présence, à son amour.

Fort de cette relation, je peux petit à petit me RE-poser, me poser à nouveau, avec sa grâce dans le retour vers la vie.

 

 

Questions :

- Quels sont les sentiments que je n’aime pas partager ?

- Quels sont les sentiments que j’aime partager ?

- Comment est-ce que je reçois les sentiments exprimés par mon conjoint ? Comme un cadeau, un acte de confiance, un geste d’amour ? Comme un appel ? Comme un jugement ?

 

 

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