Ce titre a
enthousiasmé une partie de l’équipe qui est devant vous.
Mais une fois devant une feuille blanche pour y
coucher les premières phrases, l’enthousiasme a cédé la place à
l’angoisse parce que nous ne percevions plus la pertinence de cette
phrase dans le monde d’aujourd’hui.
De plus, diverses circonstances ont retardé la mise
en route de nos réflexions et l’échéance approchant a suscité un
certain stress.
Une autre réflexion
d’A. Camus est venue soulager nos craintes : « Nous vivons pour
quelque chose qui va plus loin que la morale ; si nous pouvons le
nommer, quel SILENCE. »
Comme nous ne faisons
pas de morale, nous nous sentons encouragés à faire silence et à
terminer ici notre intervention et à vous renvoyer à votre propre
réflexion silencieuse. Notre brève intervention aurait servi
d’invitation pour chacune et chacun d’entre vous de rechercher
l’implacable grandeur de sa vie.
Quand Paul nous a demandé de faire un témoignage en
couple sur ce thème, nous avons accepté sans du tout savoir à quoi
nous nous engagions. Ceux parmi vous qui ont participé aux JI
l’année dernière en Suisse se souviennent de la conférence de
Monsieur PIRON sur le thème du pari de l’engagement. Eh bien, nous
pouvons vous dire que nous avons expérimenté ce que disait le
conférencier à ce sujet.
Lorsque Paul nous a demandé si nous accepterions de
témoigner à ce congrès, nous nous sommes dit, pourquoi pas ? C’est
un défi qui vaut peut-être la peine d’être tenté !
Pourquoi défi ? Pour moi, c’en est réellement un,
car parler en public n’est absolument pas ma tasse de thé.
Mais je dois reconnaître que la confiance qu’il nous
accordait m’apportait une certaine fierté. J’étais caressée dans le
sens du poil, comme on dit…
Pourtant, après coup, j’ai ressenti la peur qui
m’envahissait. Cette peur se fit encore plus tangible dès qu’il nous
a présenté le titre : « Ne pas se dérober à l’implacable grandeur de
notre vie » (A. Camus)
Quel programme !
Nous ne nous sommes pas dérobés, et nous sommes bel
et bien dans l’arène. Il est vrai que je n’ai pas l’habitude de me
dérober. Une fois mon oui donné, je me force toujours à aller
jusqu’au bout. J’y mets tout mon cœur, toute ma volonté. Je n’aime
pas de rester sur un échec.
Nous avions dit oui. Il nous a paru impossible de
nous dérober, d’autant plus que nos noms étaient imprimés sur les
programmes.
Je me rends compte que face à un travail à
effectuer, une situation à vivre, je me donne deux possibilités :
soit je veux réussir et j’y mets même de la rage ; soit je ne
commence pas, par peur d’être critiquée ou de ne pas y arriver. Mais
j’anticipe déjà sur ce qui va suivre.
Mais d’autre part,
cette implacable grandeur de nos vies, est-ce une réalité ? Est-ce
cela que nous vivons ? Ne vivons-nous pas dans un monde
désillusionné ? Ne sommes-nous pas entraînés dans ce fleuve qui nous
entraîne à vivre à la petite semaine, sans repères crédibles,
privilégiant le court terme et l’immédiat, la distraction en guise
de motivation et l’émotion comme source de nos engagements.
L’expérience du mal sous toutes ses formes a pris
une ampleur inouïe engendrant une angoisse latente qui semble loin
de la grandeur de la vie : attentats, meurtres, corruption,
violences de toutes sortes.
D’aucuns disent même que le christianisme semble se
dissoudre dans des valeurs communes ; pour le reste, il
n’appartiendrait qu’à un certain folklore, et ne jouirait que d’une
audience restreinte, ou, pour mieux dire, une audience privée.
Quant à certains fiancés que nous rencontrons, ne
sont-ils pas tout simplement portés par des habitudes sociales qui
invitent à sacraliser, d’une manière ou d’une autre, les grands
moments de l’existence, naissance, mariage, mort ? Alors, Sartre
n’avait-il pas raison d’écrire que « l’homme est une passion
inutile, qui naît par hasard, vit par habitude et meurt par
accident ».
Alors, ne
risquons-nous pas de poser des actes dont l’aspect festif, ponctuel,
surtout émotionnel et subjectif, remplace l’éventuelle expression de
la grandeur de l’être humain qui pose ces actes ?
Et résonne à nouveau le titre : « ne pas se dérober
à l’implacable grandeur de la vie humaine ».
Pour nous chrétiens, il ne s’agit pas simplement
d’évoquer l’implacable grandeur, mais la merveilleuse
grandeur de l’être humain. Pour nous en convaincre, il suffira
d’entrer par le seuil que constitue le début du premier testament :
« Dieu créa l’homme à son image, à l’image de Dieu
il le créa homme et femme Il les créa. » (Genèse I, 27)
et encore « Yahvé Dieu modela l’homme avec la glaise
du sol… » (Genèse II, 7)
Image de Dieu ! Quel mystère ! De plus, voilà que
Dieu se présente comme un potier qui, par définition, ne sait pas
faire des photocopies, mais seulement des pièces uniques, des chefs
d’œuvre uniques. Pour Dieu, pas de place pour de la camelote. Voilà
l’être humain, voilà le terreux voulu comme trésor unique.
Et le poète, dans le
psaume (VIII, 4-6), écrit « Oui, je vois tes ciels, l’œuvre de tes
doigts, la lune, les étoiles que tu affermis. Qu’est-ce que l’homme,
que tu t’en souviennes ? Le fils de l’humain que tu le sanctionnes ?
Mais tu lui fais manquer de peu d’être Dieu. Tu le nimbes de gloire,
de magnificence, et lui fais gouverner l’œuvre de tes mains. »
Et le prophète Isaïe écrit : tu as du prix aux yeux
de ton Dieu !
Et comme si cela ne
suffisait pas, St Jean dit « Voyez quelle manifestation d’amour le
Père nous a donnée pour que nous soyons appelés ENFANTS DE DIEU ».
Et NOUS LE SOMMES.
A ce stade de nos réflexions, la tentation fut
grande de nous arrêter ici et de faire appel à des conférenciers
éminents pour vous parler en sociologue, en psychologue, en
philosophe, en théologien, en mystique.
Ils auraient donné un éclairage d’une haute valeur
ajoutée.
N’allons-nous pas nous perdre dans le banal
quotidien ?
Nous nous consolons en reprenant l’adage « Il y a
des choses qui ne valent pas la peine d’être dites, mais parfois
d’être entendues. »
Mais nous nous sommes rendus compte que c’est dans
le quotidien que nous vivons et que nos balbutiements pourront
peut-être faire résonner en vous des expériences semblables aux
nôtres.
Ou, comme l’écrit Anselm Grün : « Une des grandes
tentations de l’homme moderne réside précisément dans le fait qu’il
ne se fie qu’à sa raison et à sa volonté, délaissant tout ce qui
surgit du fond de son inconscient. Bien souvent, cela lui
réussit. Mais ce succès peut être aussi un piège. »
Comme l’écrit Timothy RADCLIFFE, « Quand nous
parlons de ce que nous avons au fond du cœur, nous ne parlons pas
depuis un lieu neutre, nous portons avec nous tout ce qui est pour
nous gaudium et spes, victoire et défaites, tout ce qui a modelé
notre vie ».
En effet, chaque être humain a un besoin fou d’être
apprécié et reconnu, de se sentir important, sécurisé. Chaque être
humain a un besoin fou d’être aimé par ceux qu’il rencontre.
Mais en même temps, nous avons peur d’être rejetés,
peur de ne pas être suffisamment appréciés par les autres, peur de
l’insécurité, peur de ne plus être aimés.
Et la tension entre ce désir d’être reconnu,
apprécié, aimé, sécurisé et la peur de ne pas compter assez pour
l’autre fait que nous affichons une certaine image de nous-mêmes qui
s’exprime par nos manières habituelles de nous comporter. Notre
éducation, nos réussites et nos blessures y contribuent aussi à
développer une certaine manière de nous comporter pour résoudre
cette tension en nous. Pour employer une image de couturier, disons
que nous adoptons des « patrons » de comportement pour résoudre
cette tension, mais au détriment de l’implacable grandeur, du trésor
unique qui a du prix aux yeux de Dieu.
Nous avons également constaté que nous employons
parfois deux poids deux mesures pour nous évaluer. Ainsi, pour nous
attribuer un défaut, il suffit de le remarquer quelquefois, mais
lorsqu’il s’agit d’une qualité, il nous faut la vivre toujours.
Nos patrons de comportement peuvent avoir un
aspect négatif quand nous nous trompons sur la personne que nous
sommes réellement, totalement. Nous finissons par croire que nous
sommes réellement la personne que nous montrons alors qu’il y a une
personne bien plus riche et plus belle que nous sommes réellement.
Nos patrons de comportement peuvent avoir des
effets négatifs sur les autres et spécialement sur le conjoint
qui ne sait pas qui nous sommes vraiment. Serait-ce pour cela que ce
que les jeunes mariés apprécient l’un chez l’autre au début de leur
mariage devienne ultérieurement un sujet de confrontation.
Nos patrons de comportement peuvent aussi avoir des
répercussions négatives dans notre relation à Dieu quand nous
ne croyons pas assez que nous sommes appelés à être son image et à
devenir sans cesse semblables à Lui grâce à son amour.
TEMOIGNAGES
Paul :
C’est ainsi que quand
j’avais six ans, la Gestapo est venue arrêter mon papa. N’arrêtant
pas de pleurer, une voisine bien intentionnée me dit : « Ah ! Tu es
le grand de ton papa. Et le grand de son papa ne pleure pas. »
Depuis lors, je ne me suis plus donné le droit de montrer une
émotion. Sans m’en rendre compte, je croyais qu’un garçon, un jeune
homme, un homme, ça ne pleure pas. C’est sans doute pour cela que
les élèves m’appelaient « le frigo ». Toujours à la même
température, proche du degré zéro.
Dans mon éducation de
jeune adolescent, la devise était : disponibilité, serviabilité et
on ne doit rien à personne. Je me souviens qu’à l’approche de Noël,
mes copains de classe, tous d’un milieu social plus élevé que le
mien, faisaient miroiter leurs vacances dans les montagnes
enneigées. Ne pouvant m’y rendre, j’avais la belle parade : j’étais
trop occupé par le scoutisme et les multiples services. Je n’allais
quand même pas leur dire que cela coûtait trop cher.
Pour ma part, je me
présente habituellement aux autres comme un capitaine de navire
courageux et intrépide, compétent et disponible, attentif aux
problèmes des autres, avec le souci d’avoir des solutions à offrir.
Je parais sûr de moi et solide comme celui sur qui on peut compter,
spécialement dans les coups durs. J’apparais comme un rationnel
froid et rigoureux et en même temps comme un être exigent pour moi
et donc pour les autres. Sur la porte de mon bureau, on pourrait
écrire « ici le commandant veille, ici tu trouves la solution à ton
problème, le service impeccable que tu attends. » au courant de
bien des choses, concerné par tout ce qui arrive, s’occupant de
choses importantes, fuyant les futilités. C’est ainsi que je me
crois valable et apprécié de tous ceux qui me rencontrent.
Quand je suis amené à exercer un rôle d’exécutant,
je dépense généralement une énergie folle pour que tout soit
effectué à la perfection, je fais même plus que ce qui m’a été
demandé.
Dans un groupe où on rit et blague, je suis plutôt
mal à l’aise, je me fais discret et je cherche quelqu’un avec qui
discuter sérieusement, je ne retiens pas les blagues.
En dessous de ça, je cache mes incertitudes et mes
inquiétudes, mes insomnies causées par un problème non résolu, ma
peur d’être pris en flagrant délit d’incompétence dans la rédaction
d’un formulaire à remplir. Je cache soigneusement le flot de
tendresse et toute ma douceur, pcq je ne me crois pas acceptable
comme cela. J’essaie de maîtriser ma sensibilité qui est parfois
proche de l’émotion. J’essaie de cacher mon tempérament passionné,
mes intuitions, mon sens de la poésie et le goût de la musique.
« On ne doit rien à
personne » et par conséquent, avant de demander quoi que ce soit, il
fallait d’abord me tirer d’affaire seul. Je transforme facilement un
cadeau en un donnant donnant. Lorsque je suis invité, je me dois
d’apporter un bouquet de fleurs, une boîte de pralines etc.
Sans m’en rendre
compte, je donnais une réponse très partielle à ce désir d’être
reconnu et aimé. N’étais-je que cela pour les autres, pour Dieu ?
Je me percevais
parfois comme un paillasson, utilisé, me plongeant parfois dans un
isolement, une déception.
Vis-à-vis de Dieu, ma
devise était certes « messire Dieu, premier SERVI ». Une autre façon
de ne pas devoir dépendre. Oh ! Il y avait place pour l’enthousiasme
et la passion. Mais cela restait bien contrôlé. Il n’y eut guère de
place pour la grâce.
La compassion ou
l’écoute étaient sans cesse filtrées par la question « comment
servir ? ». Que répondre ? Quelle solution suggérer ? Ma vie
spirituelle était alimentée par des méditations plutôt que par la
prière. Je préférais la philosophie à la théologie.
N’est-ce pas une façon
de réduire l’implacable grandeur humaine ?
Est-ce comme cela seulement la grandeur de la vie ?
En partie sans doute, mais en partie seulement.
Je me donne la liberté petit à petit d’être ému en
pleurant avec ceux qui pleurent. Je peux me montrer enthousiaste et
ravi ; je peux montrer mes passions pour la beauté des choses et
devenir tendre à tel point que des jeunes mamans me confient même
parfois le biberon à donner au dernier né. Je peux montrer mon
affection et concrétiser mon amitié par une visite gratuite.
Quelle merveille de réaliser que je peux me laisser
aimer sans devoir mériter. Alors, les relations deviennent autres.
Je peux devenir celui que je suis pour les autres, pour Dieu.
C’est à travers diverses rencontres, des expériences
inattendues et des retraites que j’ai découvert que si j’étais un
frigo, j’avais aussi en moi un moteur tout chaud.
C’était connu, le samedi papa disait « je vais faire
des courses : le gamin revient » (j’avais déjà 50 ans). Une autre
fois, mon papa m’apportait le petit déjeuner au lit. Devant ma
colère : car papa était fort handicapé, j’ai eu comme réponse « tu
ne m’empêcheras pas de t’aimer, tu es mon gamin ». J’ai réalisé que
j’étais aussi sensible, que je pouvais être affectueux,
enthousiaste, passionné, vulnérable, fragile, que l’amour de Dieu
m’est offert gratuitement.
Ma façon de prier a changé également, mais j’y
reviendrai après.
Michel :
Dès ma plus petite
enfance, j’ai été marque par l’importance accordée au TRAVAIL, un
travail quotidien et parfois ardu dans le cadre d’une ferme
exploitée par mes parents. Grâce au travail se creusait un chemin
qui donne accès à l’impression d’être valable d’être quelqu’un,
d’obtenir une place respectable dans la société.
Habitant dans un
hameau dépourvu de moyen de communication (pas de voiture, pas de
TV), j’avais peu de contacts avec le monde extérieur.
L’instituteur lui
aussi attachait beaucoup d’importance à l’effort et au travail.
J’ai baigné dans un
environnement familial austère, volontariste où la tendresse n’était
pas de mise.
Mon éducation
chrétienne se résumait à l’accomplissement de rites et d’obligations
non seulement il y avait la messe dominicale mais aussi vêpres et
salut. En tant qu’acolyte respectueux des règles, je n’ai jamais
imaginé boire une goutte de vin de messe en cachette. Jésus était le
gardien des observances et des devoirs.
Durant mes études, je
me devais d’être assidu et travailleur. Grâce au travail, non
seulement j’évitais un éventuel échec mais je pouvais être le
meilleur suscitant sans doute l’admiration de certains copains mais
peu d’amitié. La joie n’était pas au programme et participer aux
loisirs propres aux universitaires était exclu.
Durant mon service
militaire, j’ai commencé à éprouver la sensation que le travail et
l’effort n’était pas tout, j’ai entrevu que pour être reconnu et
accepté par les autres, je pouvais parfois me permettre d’être oisif
et de ne pas être performant
Au début de ma vie
professionnelle, je me devais de réussir grâce à l’application aux
tâches à accomplir, de faire de mon mieux par un travail
consciencieux, qui me permettait d’être accepté.
Un jour, je décide de
suivre un cours de danse classique. Quel défi ! Quelle surprise!
C’est là que j’ai rencontré celle qui allait devenir ma femme.
Ce n’était pas
seulement un changement de décors, c’était la plongée sur une autre
planète. Tout était neuf, une relation amicale devenant
progressivement l’aventure amoureuse avec une femme. Mes futurs
beaux-parents étaient accueillants, chaleureux; ni eux, ni ma
fiancée ne m’ont demandé mon C.V., ni investigué sur mes
performances professionnelles. Voici que je n’avais pas besoin de me
montrer travailleur et volontaire.
Certes, je me
découvrais aimable sans devoir faire des prestations. Personne ne me
demandait des preuves de mon savoir faire. Mon coeur en était
bouleversé.
Et cependant, de temps
en temps, au plus intime de moi-même, j ‘éprouvais une crainte, la
peur de ne pas être à la hauteur de ma tâche d’époux. Revenait en
moi l’attrait à devoir faire des choses et donc revenait aussi le
besoin d’accorder une grande place au «faire»; à l’effort au travail
que ce soit dans le jardinage ou l’aménagement de la maison.
J’éprouvais parfois des difficultés à dire à Christiane : «Je t’aime
». J’avais peu confiance en moi, parce que je n’apportais pas la
preuve par le travail. En même temps, j’étais avide de découvrir ce
monde nouveau dans toutes les directions qui s’offraient à moi.
C’est ainsi que j ‘ai
rencontré un prêtre qui a cheminé avec notre couple depuis les
fiançailles et durant notre vie de couple. Lui non plus n’a pas
demandé ce que je savais faire ni le travail que je pouvais
effectuer. Il m’a offert son amitié et m’a invité à m’ouvrir pour
devenir animateur et enfin couple responsable CPM. Son regard tout
habité par la tendresse de Jésus, son maître m’a libéré en m’offrant
la possibilité de me lancer dans l’animation des CPM et dans un
groupe de foyers, où j’ai découvert le partage.
Christiane a toujours
manifesté sa certitude inébranlable de m’aimer alors qu’elle
connaissait mes doutes. Progressivement, je suis parvenu à dire: «JE
T’AIME ».
Voici que je découvre
mes aptitudes d’accueil, d’écoute, d’ouverture et de partage. Je
découvre la beauté de la tendresse. Je découvre un Dieu proche,
aimant, libérant.
Et je peux dire à
Christiane... je t’aime.
Oh, que ce soit dans
la vie familiale ou dans l’animation, je suis encore habité par
l’importance du travail et de l’effort mais sous d’autres formes par
exemple l’importance que j’attache à une organisation impeccable, à
une gestion rigoureuse.
Découvrir l’amour de
Dieu au travers de l’amour de ma femme crée une grande sérénité, une
paix intérieure qui me permet de m’ouvrir aux autres, de me
décentrer sur les autres, et de me découvrir grand aux yeux de ma
femme, de mes enfants, des autres et de Dieu, au delà des
performances.
La mission que Paul
nous a confiée en nous demandant de venir nous exprimer devant vous
sur la phrase d’Albert CAMUS m’a permis de jeter un regard serein
sur mon passé parfois difficile et de mieux comprendre ce qui donne
un sens à ma vie aujourd’hui. Il m’a fait prendre encore mieux
conscience de ce qui est primordial pour mon bien-être et celui de
Christiane. En voici les grandes lignes
le regard d’autrui
est primordial pour mon bien-être. Se sentir aimé, accepté, reconnu
par quelqu’un permet de se reconnaître digne et de s’accepter et
d’entrer en relation gratuitement, sans donnant donnant.
il ne faut jamais
désespérer de sa capacité à devenir grand aux yeux des autres
tout ce que j’ai
découvert et vécu après mon mariage n’a été possible que grâce à la
première parole d’amour prononcée par Christiane et aux nombreuses
autres paroles d’amour qui ont suivi, mais aussi grâce aux paroles
bienveillantes de ceux qui m’ont fait confiance et que Dieu a mis
sur mon chemin.
Mais toutes ces
paroles ne seraient rien si elles ne prenaient pas chair dans des
gestes concrets de tendresse et d’amour qui donnent corps aux mots.
Je l’expérimente aussi
à l’égard de ma petite fille...
«On ne devient
soi-même que dans l’univers de la parole, une parole bienveillante
». Cette expression est tirée du livre d’Yves BURDELOT «Devenir
humain ». La lecture de ce livre m’a beaucoup aidé à préparer ce
témoignage.
Christiane :
Petite, j’ai toujours été le centre de la famille.
Lorsque je suis née, j’étais le premier enfant de la famille. Je
suis vite devenue le centre de toutes les attentions et de toutes
les discussions car du côté maternel, j’avais deux tantes, une qui
était religieuse et l’autre qui était encore célibataire. Du côté
paternel, j’avais un oncle et une tante qui ne pouvaient pas avoir
d’enfant. Lors des réunions de famille élargies, j’ai le souvenir
d’être passée de genoux en genoux, même sur ceux des nouveaux
fiancés ou fiancées de l’époque! Je devenais ces jours-là la
« vedette » de la journée. J’en étais très fière ! Mais comme chaque
médaille a son revers, je devais aussi à l’inverse être la petite
fille parfaite, celle qui se tient bien, bien élevée, polie, qui
déclame les poésies à la perfection devant tout le monde et qu’on
applaudit. Le qu’en dira-t-on était important. Tout le monde n’avait
d’yeux que pour moi. J’étais un peu dans une bulle. Je n’avais
personne d’autre à qui me comparer. J’appréciais ce besoin d’être
reconnue et aimée. J’étais bien habillée. Je devais être coquette
comme une princesse.
Après 4 ans et demi,
un petit frère est né. Dans un premier temps, j’ai joué à la maman
avec lui. Mais lorsqu’il a su se déplacer, il est devenu source de
jalousie et de conflit car il empiétait sur mon territoire, il me
prenait mes jouets et je devais partager. Un autre était arrivé dans
ma vie et me ravissait la première place, l’image de la princesse.
J’ai alors commencé à avoir peur de ne plus être aimée comme avant,
c’est-à-dire exclusivement.
Lorsque je suis entrée
à l’école maternelle, j’ai dû me confronter aux autres élèves et
respecter une discipline de groupe. Je devais attendre avant de
répondre à l’institutrice, me taire (le plus dur !!). Je me fondais
au milieu de mes camarades. Mais très vite, j’ai voulu ravir la
première place en travaillant encore mieux que les autres. Ainsi, je
me rappelle que j’avais fait un travail très compliqué pour mon âge
(à l’époque 5 ans) et que j’avais pu aller le montrer à
l’institutrice de première année primaire qui m’avait félicitée et
m’avait remis une belle image ! A l’école primaire, je me souviens
que je n’avais pas fait de faute d’orthographe dans un texte assez
difficile et que j’avais pu, suprême honneur, aller faire signer mon
« zéro faute » par la directrice ! Lors des fêtes de l’école (fête
des pères, des mères, fancy-fair annuelle et remise des prix),
j’étais souvent la représentante de ma classe pour réciter une
déclamation devant tout le public des parents rassemblés dans la
grande salle.
Autre temps, autre
mentalité, quand je l’ai raconté à mes enfants, ils en ont ri mais
moi à cette époque, j’en étais extrêmement honorée. Ce qui ne
m’empêchait pas de ressentir, dans des circonstances non prévues une
grande timidité.
Je me devais d’être un
modèle de perfection en tout, sinon je croyais ne pas être acceptée
par les miens. Par exemple, lorsque je recevais mon bulletin, il
était montré à toute la famille et chaque cote était épluchée et
commentée.
Plus tard, pendant mon
adolescence, j’ai fait partie du mouvement scout en tant que guide
puis cheftaine. J’ai découvert mes aptitudes à diriger, à devenir
responsable. J’ai alors pu petit à petit vaincre ma timidité,
m’affirmer aux yeux des autres de la troupe d’une autre façon.
Ainsi, comme responsable, j’ai osé affirmer mes convictions humaines
et religieuses aux jeunes qui m’entouraient. En effet, bien que
faisant partie d’un mouvement chrétien, la plupart des filles
grandissaient au sein de familles plutôt humanistes que chrétiennes.
J’avais un rôle de porte-flambeau dont j’étais fière.
Après mes études et
mon entrée dans le monde du travail, j’ai alors pensé à suivre la
logique du schéma familial c’est-à-dire à sortir du nid familial et
à chercher un mari. C’est ainsi que le 7 octobre 1976, j’ai enfin
rencontré celui qui est assis à côté de moi, l’ »homme de ma vie »
et qui l’est encore aujourd’hui après 29 ans bientôt. Quel flash ce
fut, un beau grand jeune homme, avec un beau costume et une belle
cravate ! Il avait fait de brillantes études et en outre, il aimait
et savait très bien danser (il avait déjà pris des cours) ! Il avait
vraiment tout pour me plaire et correspondait à mes attentes. Je ne
risquais pas d’être dévalorisée. Il était présentable.
Dans mon boulot, je
n’accepte pas que l’on puisse me faire le moindre reproche sur la
qualité de mon travail et j’y mets le prix, parfois au détriment de
ma santé.
Ainsi, dans mon
travail ménager, le souci d’avoir une maison bien tenue répond à ce
désir de perfection, mais aussi à la peur du regard critique des
visiteurs. La maison ressemble à un stand d’exposition, tout est à
sa place, bien rangé. Je me console en pensant au dicton
« lorsqu’une maison n’est pas propre et rangée, c’est la faute de la
maîtresse de maison et non de son mari ».
J’ai l’impression
d’être un « ordinateur de bord » et d’ête la « bonne poire » pour
ceux qui m’entourent. Ceci entraîne un sentiment d’irritation et de
jalousie, car je voudrais pouvoir arriver comme d’autres à vivre
plus cool et à me détacher de ce souci permanent de perfection mais,
comme on dit, « le naturel revient vite au galop ».
Par mon entourage, ce
comportement perfectionniste n’est pas souvent bien compris et est
même parfois critiqué. J’ai souvent tendance à vouloir me
considérer comme la référence de perfection et donc à imposer aux
autres mon schéma de comportement. Il en va de même dans mon couple.
Cependant, Michel m’a déjà avoué que ma façon d’être l’arrange très
bien. Elle lui permet une certaine insouciance dans la gestion du
quotidien.
Partout, il me semble
que je fais figure d’exception. C’est presque une tare de vouloir
être perfectionniste à ce point, surtout dans la culture sociale
actuelle.
Mais à travers notre
dialogue, Michel me révèle que mon souci de bien faire n’est pas
seulement la reproduction automatique d’un schéma de comportement du
passé mais un schéma que je me réapproprie aujourd’hui dans un
esprit soi-disant de service, de respect et d’amour des autres.
C’est vrai que je
découvre qu’il y a aussi en moi un réel besoin de servir, une
volonté de respecter les autres et de les aimer.
Je découvre que ne
suis pas uniquement perfectionniste, mais enthousiaste, amoureuse,
capable de beaucoup de tendresse maternelle.
Pour mes proches, ma
tendresse s’exprime beaucoup plus par des caresses, des baisers. Je
suis issue d’une famille chaude, ce n’est pas pour rien !
Je suis aussi, au plus
profond de mon être, une personne qui aime flâner, surtout en
vacances et ce, à la stupéfaction de ceux qui me côtoient et qui me
connaissent comme quelqu’un de « speedée ». Oui, j’aime « traîner la
patte » et me laisser aller à des rêveries. Cela me permet de
décrocher du quotidien tellement stressant.
J’aspire de plus en
plus à vivre des moments de quiétude. Je les trouve aussi dans la
prière, dans cette relation seul à seul avec Dieu qui est toujours
prêt à m’écouter et à m’aider à assumer ma vie.
Michel m’a fait
prendre conscience qu’il ne pouvait pas combler toutes mes
attentes.
Au début du mariage,
j’avais placé en Michel beaucoup d’attentes mais j’ai oublié qu’il
était différent de moi. J’ai encore beaucoup de mal aujourd’hui à
assumer les différences des personnes qui m’entourent et en
particulier, chez mon époux et mes enfants.
Je dois sans cesse
redécouvrir que je peux regarder le monde, les autres, les proches
autrement qu’à travers mon prisme de perfectionnisme et me réjouir
de ma vulnérabilité, de mes fragilités, de mes limites, comme un
nouveau tremplin de relations plus vraies, plus belles.
Jean-Claude :
"Ne pas se dérober à
l'implacable grandeur de notre vie"
Voilà une pensée qui
ne m'était jamais venue à l'esprit.
Maintenant, alors que
je viens d'en prendre connaissance, je me demande si, durant ma vie,
je n'ai pas eu parfois tendance à me dérober.
Est-ce que j'étais
capable d'affronter telle ou telle situation ?
En y pensant bien, en
regardant la première partie de ma vie, je crois que je vivais un
peu au jour le jour. Je ne me posais pas de questions.
Je suis né dans une
famille ouvrière.
Famille
Papa, Maman et moi.
Papa
métro-boulot-dodo
Maman
gérante du ménage au quotidien
Moi
enfant unique qui allait à l'école et je ne pouvais que rechercher
la compagnie.
Compagnie d'autres
enfants de mon âge, pour jouer.
Pas de problème. Je
vivais simplement, j'étais heureux, comme ça je n’étais plus seu
Très vite, je me suis
engagé dans les mouvements de jeunesse. Une fois de plus, je n’étais
plus seul.
En famille, la seule
joie, c’était de nous retrouver ensemble, cousins, oncles et tantes.
C’est dans les
mouvements de jeunesse que je me suis le plus épanoui. J'étais
assez casse-cou, j'étais habile de mes mains, j'avais un très bon
sens de l'orientation, je me sentais reconnu et apprécié de mes
copains.
Passant de simple
scout à chef de patrouille, puis en tant que chef, j'avais de plus
en plus de responsabilités. Voilà que je trouve une place qui me
valorise.
Puis, il y eut la JOC
(Jeunesse ouvrière catholique) et enfin le service militaire chez
les paras. Imaginez donc la fierté que j’avais de porter le béret
rouge des paracommandos.
Toujours désireux
(sans m'en rendre compte) de faire partie d'une bande de copains, en
recherche d'aventures, d'actions, de découvertes où j’avais ma
place. A l'armée, j'ai vraiment découvert que je pouvais compter sur
les autres, la richesse qu'il y a en chacun de nous. A divers
moments, quand j'étais au bout du rouleau, il y avait toujours eu
quelqu'un, dans mon entourage, pour m'apporter du réconfort, un
secours, une aide.
Etant assez sportif,
je pouvais aussi montrer mes talents au foot, à la gym. Activités
que j'ai gardées durant pas mal d'années. Donc, actif, sportif,
tourné vers les autres. Pourtant, à contrario, depuis que je suis
marié, j'apprécie m'asseoir, marcher la main dans la main en pleine
nature, flâner… Je suis le portrait même de celui vers lequel les
gens se tournent pour un service ou un travail manuel.
Malheureusement, désireux de satisfaire tout le monde, je me
disperse, je passe d'une chose à l'autre et, si je ne me surveillais
pas, je ne terminerais pas certains travaux. La tendance serait de
nouveau, la vie au jour le jour, sans organisation, me laissant
pousser par les évènements.
Je passe à la 2ème
partie de ma vie.
Avec Francine, qui fut
la rencontre de ma vie, j'ai découvert l'intériorité, j'étais bien
plus qu'un bricoleur !
Dès ce moment, pas
question de vivre au raz des pâquerettes.
Le bateau était en
marche, le capitaine au gouvernail, mais le cap avait été décidé de
commun accord. Le but était choisi.
S'aimer de plus en
plus chaque jour, comme il est écrit sur une médaille que je lui ai
offerte. S’ouvrir aux autres faisait également partie du projet.
Durant la croisière,
je découvre que je sais dialoguer, que j’ai une oreille attentive,
que le pardon à offrir est possible. Cette nouvelle aventure, dans
laquelle je me suis lancé, sans réfléchir, m’a fait découvrir
d’autres aptitudes que j’ignorais.
Mais, me laisser
conduire, m'est tellement agréable, qu'il arrive que je suive tout
simplement le mouvement, encore une fois sans me poser de question
comme à la case départ.
Un vrai dialogue, une
vraie écoute active, est chose difficile pour moi car très vite,
j'interviens afin d’apporter des solutions pratiques, mon savoir
masculin, mon raisonnement, mes connaissances.
C'est en vivant moins
dans le tumulte de la vie, en vivant avec Francine, que j'ai
ressenti ce besoin d'aimer et de me laisser aimer gratuitement.
Certes, dire non à
quelqu'un m’est toujours difficile. Que pensera-t-on de moi ?
Je réalise de plus en
plus que le don gratuit, l'effort gratuit, occasionne de petits
miracles comme cette fois où je me suis forcé à écrire à une de mes
filles qui participait à un camp guide. Sa réponse fut : "je ne
savais pas que Papa m'aimait autant". Quelle révélation pour moi.
Dans ma vie
professionnelle, j'ai eu la chance de pouvoir organiser mon travail
comme je l'entendais… un peu comme durant mon enfance. J’étais un
fonctionnaire indépendant.
Je rencontrais chaque
jour des personnes très différentes les unes des autres. Cela
m’agréait. Faisant partie d'un service de dépannage, je voyageais
dans différents services. Au fil des années, j’ai pu assumer de
plus en plus de responsabilités, j'ai pris de l'assurance, mes
connaissances se sont élargies. J’ai découvert que j’étais aussi
apprécié quand je prenais des initiatives, surtout lorsqu’elles
satisfaisaient les besoins de chacun.
Francine :
J’ai déjà laissé
poindre dans l’introduction comment j’aime me présenter pour être
aimée et reconnue.
Cela, vient-il du fait
que Maman était exigeante avec moi ?
C'était comme il se
doit ou c'était la punition ! Ou du fait que Papa était l'exemple
même de l'homme qui faisait les choses à fond, qui était toujours là
pour ceux qui étaient dans le besoin ?
Par contre, dans mon
hameau, tout le monde vivait dans une grande camaraderie.
Les enfants jouaient
ensemble, se rendaient à l'école ensemble, petits et grands.
C'était presqu'une
grande communauté où chacun avait sa place.
Jusqu'à l'âge de 12
ans, j'ai vécu dans cet environnement.
S'il n'y avait pas eu
Maman pour me rappeler, à tout moment, le bien et le mal, sans cette
rigueur, j'aurais vécu une enfance en toute simplicité, dans
l'insouciance, à l'abri des tentations de la ville.
Je reviens un instant,
à la rigueur de Maman, avec un exemple qui en dit long : souvent,
elle me demandait de couper les pommes de terre en frites (nous
sommes en Belgique) et, ce n'était jamais parfait : soit elles
étaient trop grosses, soit trop fines….
Maintenant encore, je
suis hantée par la grosseur des frites !
La peur de ne pas être
à la hauteur, fait que je suis assez taiseuse, distante, donnant
l'impression que je ne désire pas qu'on me dérange.
Toute mon adolescence,
je l'ai vécue dans un pensionnat. Je ne rentrais que le week-end et
durant les vacances, évidemment. Mon village, ma famille, mon
espace, la nature, me manquaient terriblement. C’est pourquoi, en
internat, je me retranchais facilement dans la lecture, dans mes
pensées, et même dans le silence de la prière. Je ne participais
guère aux chambards, maman ne l’aurait pas accepté.
Il me reste encore un
cahier de cette époque, qui contient des phrases d'auteur qui me
tenaient à cœur, par exemple
de François Mauriac :
« Le jour où vous ne brûlerez plus d’amour, il en est d’autres qui
mourront par le froid ».
de Mahatma Gandhi :
« Si dure que soit une nature, elle fond toujours au feu de l’amour.
Si elle ne fond pas, c’est que le feu n’est pas assez fort. »
Peu de personnes
savent, qu'à cette époque, j'aimais écouter du jazz seule, dans le
noir, regardant la lueur du feu au plafond.
C'est sans doute,
durant ces années que j'ai acquis ma faculté d'écoute. Ecouter,
danser, cela me donne des ailes, je me sens exister. Danser après
tout, n'est-ce pas écouter le rythme de la musique ?
Au travail, mes
collègues en usaient fréquemment. Le patron, appelait mon labo "le
confessionnal" et le mari d'une amie me surnommait "la pythie".
J'étais aussi
appréciée dans mon boulot où je me permettais de prendre des
initiatives. En général, je travaillais seule car, il m'aurait été
très pénible de devoir douter de quelqu'un d'autre en cas de
problème. Dès l'entrée dans le monde professionnel, je fus
confrontée à la réalité de la vie, ce qui m'a appris à voir les
choses autrement, à être moins intransigeante et aussi à regarder
les personnes au-delà des apparences.
Nos enfants me voient
comme quelqu'un qui a envie que tout le monde connaisse le bonheur;
ils me voient disponible mais aussi, ils trouvent que je suis plus
exigeante avec eux qu'avec tous ceux qui passent à la maison. Il
est vrai que j'éprouve le besoin d'être fière de nos enfants,
petits-enfants ainsi que de mon mari. D'ailleurs, c'est encore de
mon mari que j'attends le plus. Je veux qu'il soit un ami, un
confident, un amant, un tranquillisant même…. J'avoue que je ne lui
ai pas toujours facilité la vie. Par exemple, je ne supportais pas
m'endormir tant qu'un différend n'était pas éclairci : car j’avais
peur que ce différend ne soit rangé dans un tiroir qui n’a que le
nom de l’oubli. Par exemple, si durant une soirée, je l'avais senti
loin de moi (à tort ou à raison), le trajet de retour était plutôt
houleux et même parfois, la nuit était blanche. Je voulais à tout
prix qu'il sache ce qui m'habitait et que je comprenne sa manière
d'agir. Ce n'était pas drôle tous les jours.
Questions :
-
Qu’est-ce que je préfère
en moi ?
-
Qu’est-ce que j’aime le
moins en moi ?
-
Comment est-ce que
j’aime être perçu par les autres ?
-
Comment est-ce que je
réagis vis-à-vis d’un compliment ?
LES SENTIMENTS
Notre façon de nous
comporter à l’égard d’autrui est une manière d’entrer en
relation… de nous révéler. Nous pourrions appeler cette façon d’être
et de faire DIALOGUE NON VERBAL.
Mais il y a encore une autre façon de croire en nous
lorsque nous acceptons d’entrer en relation avec l’autre à travers
le DIALOGUE VERBAL.
Dès le début de nos interventions, vous avez pu
remarquer que nous avons exprimé divers sentiments.
Révéler ses sentiments, ses émotions, ses états
d’âme, c’est évoquer une manière de dialoguer. Dans ce cadre, les
sentiments sont très importants, plus importants que nous le
pensons. Ils constituent le signal que quelque chose se passe en
nous à l’instant même, un peu comme une lampe qui s’allume au
tableau de bord de la voiture pour révéler quelque chose de
l’intérieur.
Pour dire à quelqu’un qui je suis, cet être unique à
nul autre pareil, je dois prendre conscience de ce qui se passe en
moi, de ce qui vit en moi : mes sentiments, mes émotions.
Habituellement, quand nous communiquons, nous
évoquons des faits, des événements… nous parlons du travail ou de ce
que nous avons fait ou pensé. Nous évoquons les personnes
rencontrées. Mais souvent, nous sommes tentés de ne pas dire ce que
nous ressentons. C’est comme si nous dévissions l’ampoule au tableau
de bord en disant : cela passera. Inutile de me rendre vulnérable,
pour qui me prendra-t-on ? Et pourtant, nous sommes habités très
souvent par une foule de sentiments : «la colère, la peur,
l’enthousiasme, l’émotion, la panique, la tristesse, la
déception… » et nous ne les partageons pas facilement.
Et pourtant, les
sentiments ne sont ni bons ni mauvais : ils n’ont pas de valeur
morale.
Il est vrai que parmi
nos sentiments, il y en a que nous avons tendance à qualifier de
positifs quand nous disons par exemple : « Je suis heureux, je me
sens aimé, je suis confiant, enthousiaste »
Il en est d’autres que nous qualifions de
déplaisants ou de négatifs en disant : « Je suis triste, je suis
furieux, je suis jaloux ».
Cependant, nos
sentiments NE SONT NI BONS NI MAUVAIS. Ils n’ont pas de valeur
MORALE.
Par contre, les
jugements que nous formulons, les comportements que nous adoptons,
eux, ont une valeur morale.
IMPORTANCE DES
SENTIMENTS DANS LA COMMUNICATION
Dire nos sentiments,
c’est nous dire, c’est dire qui nous sommes à un moment donné.
Certes, dire nos sentiments, c’est nous mettre à nu, nous donner à
l’autre. Ecouter les sentiments d’un autre, c’est l’accueillir, le
recevoir.
Les sentiments sont
toujours colorés différemment et les partager constitue un décapant
contre la routine de l’habitude.
TEMOIGNAGES
Michel :
Je n’ai pas été éduqué
dans l’expression de la tendresse et des sentiments, bien au
contraire et j’éprouve toujours des difficultés à trouver les mots
pour les exprimer. Mais je pense que la pérennité de mon couple
passe par l’expression régulière de mes sentiments.
Christiane :
J’exprime aisément mes
sentiments et j’attends de Michel qu’il les exprime aussi facilement
que moi. L’expression de mes sentiments m’aide à vivre les tensions
inévitables à ma vie de couple.
J’éprouve aussi
beaucoup d’empathie envers les autres quand ils vivent des
situations tristes ou joyeuses.
Mais le problème est
que je me laisse souvent envahir et dominer par mes sentiments.
Dans le milieu de mon
travail, cela est mal perçu . Heureusement à la maison, je peux me
dire à Michel à travers l’expression de mes sentiments.
Jean-Claude :
Ma tranquillité fut
bien souvent bousculée par ce genre de questions : comment as-tu
vécu cette journée ?
Comment vis-tu cet
événement ?
Face à cette
situation, qu'est-ce que tu ressens ?
Exprimer mes
sentiments est chose difficile pour moi. Et pourtant, j’ai découvert
son importance pour une relation vraie avec Francine.
Je réalise que j'y
arrive de plus en plus. Par exemple, face aux initiatives prises au
boulot, cela m'est arrivé d'être irrité lorsque je me sentais jugé
sans raison.
Je prends des
initiatives, pourtant, je doute parfois de mes capacités. Dès que
je me rends chez quelqu'un pour un dépannage, une certaine panique
s'installe en moi ! Serais-je à la hauteur ?
Le problème une fois
résolu, la peur fait place à la fierté.
Après le travail, je
voudrais évoquer la vie privée avec mes petits-enfants, pour dire à
quel point la colère monte en moi, quand je ne me sens pas respecté
par eux. Par contre, quand je suis proche d’eux alors j’éprouve une
grande tendresse.
Il n'y a pas que les
petits-enfants. Face à Francine également, je me sens parfois
agressé, culpabilisé, avec ou sans raison. Je vis alors une grande
tristesse et cela aussi je peux le lui partager.
Ceci dit, dans ma vie,
la joie est très présente.
Joie d'être aimé par
Francine, mes enfants, mes petits-enfants, nos amis.
Joie de vivre tout
simplement.
Joie de croire en
Dieu, que je vois dans certaines personnes, dans certains lieux
privilégiés.
Joie de sentir Dieu à
mes côtés, surtout quand je me trouve dans un creux.
Dans un creux, j'y
étais quand la feuille blanche s'est trouvée devant moi avant de
commencer ce travail. Pour moi, ce fut un exercice très difficile,
je ne me sentais pas à la hauteur.
Aujourd’hui, je suis
heureux d'avoir dit oui.
Lorsque j’offre mes
sentiments à Francine, je lui redis mon oui du jour de notre
mariage. En effet, en lui partageant ce que je ressens, je lui dis :
« je me donne à toi ».
Francine :
Quant au partage de
mes sentiments, petit à petit, je parviens à exprimer davantage ce
que je ressens. Je m'extériorise plus, je suis plus cool, je me sens
plus à l'aise en société. Malgré tout pour me sentir vraiment en
sécurité, j'ai besoin d'être avec un groupe restreint où l'échange
peut avoir lieu sans difficulté, comme lorsque j’étais avec les
enfants de mon hameau. Depuis longtemps, j’éprouve le besoin de
moments privilégiés avec Jean-Claude : un week-end à deux, une
retraite ou simplement un repas, une soirée romantique à la maison.
C'est alors que je me sens vraiment aimée. Ces instants sont de
vrais petits bonheurs.
Avec Dieu aussi, j'ai
des moments privilégiés. Dans des lieux de silence, mais une
bougie, une musique m'aide à Lui faire part de mes joies, de mes
soucis, de mes peines, de mes doutes aussi. Alors souvent, je me
sens pacifiée. Et si mon mari m'accompagne, l'instant est d'autant
plus fort.
Des doutes, j'en ai
aussi ressentis vis-à-vis de Jean-Claude : étais-je importante à ses
yeux ? Avait-il besoin de moi ? M'aimait-il vraiment ?
Le partage de mes sentiments, aussi violents
soient-ils, m’a aidée à ce que ce doute disparaisse. C’est aussi ma
façon de lui dire : je me donne à toi.
Je vous fais part
d'une anecdote qui reflète bien ces dires.
Contrairement à
Jean-Claude, moi, je n'avais nulle envie d'activités extérieures
mais, j'acceptais tout à fait le foot, la gym, pour lui.
Connaissant l'horaire, le lieu du sport en question, je calculais
l'heure à laquelle il serait plus ou moins à la maison. Si
l'attente se prolongeait, un flot de sentiments m'envahissait :
j’étais déçue, jalouse, je ne me sentais pas respectée, j’avais la
peur de l'accident. A l’arrivée de la voiture, j’étais soulagée,
mais face à Jean-Claude, j’étais agressive, mon cœur était plein de
reproches et de questions. Etais-je importante pour lui ? Et en
même temps, j’éprouvais de la tendresse pour celui qui arrivait en
retard.
Tout comme quand je
défends une idée bec et ongles, je m'exprime avec la même passion,
la même froideur qu'on ne peut pas imaginer qu'intérieurement
j'éprouve de la compassion, de la compréhension et même de la
tendresse pour celui qui est en face. Avec Jean-Claude et les
enfants, je peux exprimer ma tendresse dans le dialogue verbal et
non verbal.
Quant à mes relations
avec autrui, j’éprouve souvent des difficultés, alors j’ai recours à
l’écrit.
Durant ce travail qui
nous a été confié, j’ai été obligée de creuser dans mes souvenirs,
dans le tréfonds de mon cœur et, je dois bien avouer que j'en ai
retiré un bien-être, je me sens encore plus proche de Jean-Claude,
je me sens encore plus aimée de lui.
"Il faut franchir les montagnes de nos peurs et de
nos blocages, dépasser notre tranquillité pour vraiment accéder à
l'autre. C'est en sortant longuement de nous-mêmes que nous
pouvons laisser l'autre venir vers nous".
Anselm
Grün.
Paul :
Quant à l’expression de mes sentiments, parmi toute
une évolution, trois expériences m’ont permis de réaliser leur
importance dans la communication :
Un jour, je rentrais à la maison paternelle où mon
papa veuf, vivait seul. Pour comprendre la suite, il faut savoir
qu’à la suite de la guerre, il était physiquement handicapé et
monter un escalier était chaque fois une épreuve.
Un jour donc que je revenais à la maison après une
semaine éprouvante que j’avais mal vécue, je m’étais préparé à ne
rien laisser transparaître de ma souffrance. Le soir, en allant
dormir, j’avais la certitude que papa n’avait rien remarqué.
Le lendemain, je me réveille en sursaut, parce que
papa était là avec un plateau portant le petit déjeuner. J’étais
furieux. C’était de la folie, je me sentais comme un handicapé, un
assisté.
La réponse de papa : j’avais remarqué que tu n’étais
pas en forme. Tu ne m’empêcheras pas de t’aimer.
Une autre fois, j’étais invité chez un couple en vue
de préparer une réunion. Avant de m’y rendre, j’étais résolu à ne
pas leur partager mes doutes ; ne devais-je pas être le gardien des
certitudes ?
Durant la soirée, le couple m’interpelle en me
disant que je donnais l’impression d’être tendu. Petit à petit, je
leur livre les sentiments qui m’habitaient.
Réponse : enfin, te voilà comme nous, enfin nous
pouvons dialoguer
Enfin, durant une retraite consacrée à la prière,
j’ai découvert que Jésus exprime des sentiments : la colère, la
joie, la tristesse, le désarroi, l’enthousiasme, et que la prière
n’est pas simplement une méditation.
Ce que je croyais être une distraction devient
l’acte de me DE-poser, càd de dire à Jésus ce qui m’habite ; c’est
une façon de me livrer à Lui tel que je suis.
Alors, alors seulement je peux m’EX-poser à sa
parole, à sa présence, à son amour.
Fort de cette relation, je peux petit à petit me
RE-poser, me poser à nouveau, avec sa grâce dans le retour vers la
vie.
Questions :
- Quels sont les
sentiments que je n’aime pas partager ?
- Quels sont les
sentiments que j’aime partager ?
- Comment est-ce que
je reçois les sentiments exprimés par mon conjoint ? Comme un
cadeau, un acte de confiance, un geste d’amour ? Comme un appel ?
Comme un jugement ?