Frères
et Sœurs,
Dieu
nous a créés pour être heureux, tous ensemble : mari, femme et
enfants. La famille, il l’a rêvée, voulue et créée comme un lieu de
joie et de bonheur. Comment se fait-il donc que tant de familles
vivent dans la souffrance ? D’où vient-elle ? Est-ce notre faute ?
Cette souffrance est-elle sans explication, sans motif ? L’amour
serait-il donc un piège ?
Surtout
y a-t-il de la part de Dieu une bonne nouvelle, une parole de
soutien et d’encouragement pour les familles qui souffrent ? Oui, il
y a une « bonne nouvelle », un ‘évangile’ de Dieu pour toutes les
familles, surtout pour celles qui doivent vivre à l’ombre de la
croix et qui entrevoient à peine les lueurs de la résurrection.
Une
« bonne nouvelle » pour toutes les familles
Il n’est
pas rare d’entendre dire que l’Eglise parle presque toujours du
couple idéal, des familles sans grands problèmes, où le ciel est
toujours bleu.
Mais,
dit-on, il y a tant d’autres familles qui sont loin d’atteindre
l’idéal. Tant de couples qui traversent des tempêtes ou font
naufrage. Que dire à toutes ces familles monoparentales, à tous ces
divorcés, à ces divorcés remariés ? Aux couples frappés de stérilité
ou éprouvés par un enfant handicapé, par la maladie, la mort ? Que
dire à ceux et celles qui ont échoué et que le discours sur la
famille idéale blesse plutôt que de réconforter, qu’il révolte même.
Dieu a-t-il une bonne parole aussi pour ceux-là ? Et l’Eglise ?
A-t-elle une parole de compréhension et d’amour qui reste dans la
vérité ? Car la charité ne peut jamais se pratiquer au prix de la
vérité, tout comme la vérité ne peut être annoncée que par un cœur
qui aime.
« Le
jour où l’idéal disparaît… »
Nous
vivons à une époque où de grandes ombres obscurcissent le mariage et
la famille. La réalité est souvent crue, parfois triste. Il ne
faudrait pas pour autant que l’idéal, rêvé et créé par Dieu soit
estompé, qu’il ne soit plus annoncé que du bout des lèvres, en
chuchotant. « Quand les prophètes se taisent et que la vision
disparaît, le peuple tombe dans une grande torpeur », comme dit
Isaïe (cf. Is 29, 9 ss.). Cette torpeur, ce voile sur les yeux,
serait plus grave que toutes les faiblesses morales. Car il n’y a
pas de faiblesse plus grande que d’oublier l’idéal que Dieu avait en
vue lorsqu’il créa l’homme et la femme. Et il n’y a pas de péché
plus grand que le péché contre la vérité, celui qui déclare que le
mal est un bien. Aussi devons-nous continuer à dire des paroles de
lumière dans le pays des ombres, à proclamer l’idéal. Il nous faut
lire et relire le récit de la création de l’homme et de la femme.
C’est par amour que Dieu a créé le couple ; qu’il a conduit la femme
vers l’homme pour qu’ils s’aiment du même amour que celui par lequel
ils ont été créés. Ainsi se donneront-ils l’un à l’autre jusque dans
leur corps, ils seront féconds et l’enfant sera le fruit de leur
amour spirituel et corporel. « Dieu vit que cela était bon, très
bon même » (Gn 1, 31), dit le récit de la création. Ce que Dieu
a déclaré bon, reste bon pour toujours. Aussi est-ce le devoir et la
joie de l’Eglise – et de tous les hommes – de ne jamais renoncer à
croire en la famille telle que Dieu la voit : unie, solide, le lieu
du don de soi et de la fécondité, du partage et du pardon, de la
maturation dans l’amour et de sa continuité, de sa durée.
« Jusqu’à ce que la mort nous sépare »… Encore que souvent nous
ne réalisions tout cela que pour une part. Le regard de l’Eglise –
comme celui de Dieu – sur le couple et la famille, reste résolument
optimiste, même si cet idéal n’est jamais atteint dans toute sa
perfection.
Le ver à
la racine
La
famille, Dieu l’ « a plantée comme un arbre près de l’eau » :
elle vit, pousse, porte du fruit. Un arbre créé pour rester
éternellement vert, qui ne connaisse ni automne, ni hiver. Alors
pourquoi y a-t-il tant d’arbres qui ne portent plus de fruits, qui
ont les feuilles jaunies ou qui sont tout nus, apparemment morts
comme en hiver
De cela
aussi il est question dans le livre de la création. A la racine de
l’arbre, il y a un petit ver qui ronge, le ver mystérieux du mal.
Mystérieux, oui, car l’origine du mal et du péché est obscure,
ambiguë. Certes, le péché est issu de notre mauvaise volonté, mais
il nous vient pour ainsi dire aussi d’ ‘ailleurs’ : de celui que la
Bible appelle le Malin et qui a instillé le poison de la révolte
contre Dieu dans notre cœur. Il est impossible d’analyser à fond
cette énigme de notre liberté et de la séduction du Tentateur.
Quoi
qu’il en soit, le péché a introduit dans le monde deux réalités :
l’égocentrisme (‘je te prends pour moi-même’) et la souffrance qui
menace la communion d’amour des époux
Cette
dualité de la souffrance non voulue et du péché volontaire, on la
retrouve partout. Elle s’insinue aussi dans le couple et dans la
famille : stérilité, maladie, handicap, mort d’un conjoint, lente
désagrégation du foyer sans qu’on sache trop pourquoi… Mais d’autres
souffrances, proviennent plus directement de la faiblesse humaine ou
même de sa mauvaise volonté : infidélité, rupture, conflit entretenu
et éloignement voulu, violence physique ou morale, domination et
humiliation de l’autre, chantage, refus de l’enfant qui s’annonce.
Vertus
naturelles et grâce divine
Il ne
faudrait pas en conclure qu’il n’y a pas d’espoir en cas de péché ou
de faute, et que la souffrance au sein du couple ou de la famille
est sans issue. L’homme n’est pas sans ressources pour s’en sortir :
un seul été sec ne tarit pas une source. Le cœur de l’homme et de la
femme est riche de grandes possibilités naturelles : que de bonté
dans le cœur humain, de solidarité, d’énergie et de patience, de
tolérance et de convivialité, d’humour et de sagesse, d’endurance,
en un mot, d’amour naturel ! Car le cœur humain est créé à l’image
et à la ressemblance de Dieu. Reste la question de savoir si ces
ressources sont suffisantes pour surmonter nos peines et nos chutes.
Le couple et la famille peuvent faire tout un bout de chemin grâce à
leurs seules forces humaines ; mais la victoire sur toutes les
souffrances et le pardon de tous les péchés ne se trouvent pas en
dehors du Christ : telle est notre foi. C’est lui « qui porte nos
souffrances et nos péchés ». Lui seul est l’Agneau qui, bien que
transpercé, reste debout (cf. Apoc 5, 6).
Déjà
dans le récit de la chute, au livre de la création, Dieu nous parle
d’un Sauveur. Certes, il annonce la souffrance : « à la sueur de
ton visage tu mangeras du pain jusqu’à ce que tu retournes au sol »
(Gn 3, 19) et « c’est péniblement que tu enfanteras des fils »
(Gn 3, 16). Il parle aussi de mauvaise volonté et de malice :
« Tu seras avide de ton homme et lui te dominera » (Gn 3, 16).
Mais Dieu ajoute à l’adresse de la femme que sa descendance
meurtrira le serpent à la tête. L’enfant à naître d’elle mettra le
mal à mort. Par-dessus la déchirure entre Dieu et l’humanité est
déjà jeté le pont de l’Alliance
Jésus en
revient au rêve de Dieu sur l’homme et la femme lors de la
création : leur union est sainte et indissoluble. Entre-temps les
docteurs de la loi avaient renoncé à cette ‘utopie’ de l’unicité du
mariage et de son indissolubilité. Moïse lui-même avait admis qu’une
femme soit renvoyée par son mari. Mais Jésus revient aux origines :
le plan du Créateur sur l’homme et la femme, sur le couple, n’est
pas pure ‘utopie’. Par la grâce de son Esprit, le plan initial est
possible : « N’avez-vous pas lu que le Créateur dès l’origine,
les fit homme et femme et qu’il a dit : ‘Ainsi donc, l’homme
quittera son père et sa mère pour s’attacher à sa femme, et les deux
ne feront qu’une seule chair’ ? » (Mt 19, 4-5)
L’idéal
demeure donc, il devient même la norme. Non pas que l’amour humain
soit devenu tout à coup tellement plus fort. Mais le lien qui unit
homme et femme n’est plus le résultat des seuls efforts de leur
volonté et de leur énergie commune ; c’est l’amour même de Jésus qui
lie l’un à l’autre les époux chrétiens et qui fonde la cohésion de
toute la famille. « Le mari aime sa femme comme le Christ a aimé
l’Eglise. Il s’est livré pour elle … C’est ainsi que le mari doit
aimer sa femme, comme son propre corps » (Ep 5, 28).
La loi – tout en restant la loi - est rendue possible
par la puissance de la grâce. Le péché est englouti dans la
miséricorde de Dieu qui s’est manifestée sur la croix. Toutefois
cette miséricorde ne peut toucher que ceux qui prennent le chemin
étroit de la conversion du cœur. Celle-ci exige du temps, de la
patience, de la pénitence, mais avant tout une confiance filiale et
persévérante dans le pardon de Dieu qui ne veut pas la mort du
pécheur, mais qui désire qu’il convertisse et qu’il vive (cf. Ez 18,
23).
1 – La solitude
Ceux
dont on ne parle jamais …
Il y a
une catégorie de gens dont on parle peu sinon pas du tout. Ce sont
ces milliers de femmes – d’hommes aussi – qui ne sont pas mariés,
souvent tout à fait malgré eux ; on ne les repousse pas. Tout
simplement, on les oublie… sauf pour faire appel – et souvent – à
leur grande disponibilité
Telle
femme, pourquoi est-elle restée seule ? Souvent personne ne le sait.
A-t-elle pris soin de ses parents pendant de longues années ?
A-t-elle trouvé quelqu’un qu’elle a perdu par après ? A-t-elle
consacré exclusivement sa jeunesse aux malades, aux handicapés, aux
pauvres, si bien que le temps de se marier a été écoulé sans qu’elle
s’en aperçoive ! A-t-elle songé à une vie de consécration au
Seigneur sans trouver ni où ni comment la réaliser ? Toutes ces
souffrances n’ont pas la même intensité, mais elles sont toutes
réelles. « Tous mes amis sont mariés, et moi ? Les trains défilent,
et moi je reste seul sur le perron tandis que l’heure avance ».
« J’ai cependant un cœur fait pour aimer et pour être aimé. Chaque
fois que je suis amoureux, je me sens revivre. Mais après quelques
semaines ou quelques mois, je me sens encore plus seul qu’avant.
C’est insupportable ! ».
Que
faire ? Ne serait-ce pas déjà un progrès considérable si nous
parvenions à purifier notre cœur et nos pensées vis-à-vis de ces
personnes ? En bannissant les remarques désobligeantes et les
questions indiscrètes. En regardant ces personnes d’un autre œil :
« lui aussi, elle aussi, est un être humain à part entière » ; ils
ne sont pas diminués dans leur humanité parce que célibataires. En
n’abusant pas de leur aide bénévole : « Elle a quand même beaucoup
de temps libre… Elle pourrait bien garder les enfants de temps à
autre, d’ailleurs elle aime ça ». Est-il normal que, lors des fêtes
de famille, elle soit toujours la première et la dernière ? Et que
se soit toujours elle qui veille au chevet d’un malade de la famille
puisque « personne ne l’attend chez elle » ?
La
solitude de ces hommes et femmes, restés seuls sans l’avoir voulu
est souvent grande et personne ne s’en aperçoit. Ils ont droit à une
place à table. Ils ne demandent pas qu’on les abreuve de paroles de
consolation ou qu’on fasse miroiter à leurs yeux des solutions
illusoires à leur solitude. Ils demandent simplement qu’on les aime
et qu’on les écoute, qu’on les accueille tels qu’ils sont. Avec une
grande discrétion, avec respect et avec gratitude pour la générosité
de cœur dont beaucoup font preuve.
Ce sont
eux d’ailleurs qui comprennent le mieux la solitude des autres, même
au sein des couples et des familles. Ils savent ce que c’est que de
se trouver seul ; ils le savent de l’intérieur. Ils savent ce que
c’est que de porter des blessures et des handicaps, invisibles à
l’entourage. Le célibat involontaire peut être lui aussi un chemin
vers Dieu et vers les autres : un chemin d’apprentissage de l’amour.
Handicapés
Le temps
où l’on cachait plutôt les handicapés n’est pas si loin : ils
gênaient les gens valides. Jean Vanier et d’autres avec lui ont
beaucoup fait évoluer les mentalités sur ce point. Les handicapés
ont droit de cité dans notre société : ils prennent part à la vie
normale, ils sont nos frères et sœurs à part entière. Ils ont même,
dans la société et dans l’Eglise, une vocation prophétique. Ils
révèlent des choses de la part de Dieu, sur la vie, sur nous-mêmes.
« Ma vie avec les handicapés m’a complètement changé ; elle m’a
révélé ma propre pauvreté, mes handicaps à moi et mes blessures ;
elle m’a aidé à les accepter et à en guérir » m’a dit un jour un
membre valide de « L’Arche ».
Il n’en
reste pas moins que, pour bien des handicapés, la voie du mariage
n’est guère envisageable. C’est une grande souffrance. Cependant,
pour eux aussi, l’amour est possible. Dans la souffrance et
l’épreuve, ils font l’apprentissage dur et lent que l’amour ne porte
pas qu’un seul nom : l’amour s’appelle aussi fraternité, amitié,
convivialité, solidarité, partage. « L’Arche » de Jean Vanier, où
personnes valides et handicapées mènent une même vie de famille, est
pour elles toutes un lieu privilégié pour apprendre à aimer et à
être aimé. Le problème du célibat causé par un handicap n’en est
évidemment pas résolu pour autant : il reste des moments de
découragement, voire de révolte. Mais beaucoup de handicapés y
gagnent une âme plus trempée, capable d’aimer davantage de jour en
jour en dépit d’un corps diminué. Quant aux gens valides qui vivent
avec eux, ils sont à bonne école pour ne pas identifier sans plus
amour et sexualité. L’amour humain a beaucoup de visages parce qu’il
est le reflet de l’amour unique et multiforme dont Dieu nous aime.
« Les
handicapés de l’amour »
N’y
a-t-il pas une nouvelle forme de handicap qui se développe dans
notre société, surtout parmi les jeunes, celui de ne plus pouvoir
aimer ? Ces ‘handicapés de l’amour’ n’ont pas connu l’amour chez
eux, ou à peine. Ils ont vécu une ambiance d’amour précaire et ont
été confrontés à des caricatures de l’amour. Certains ont essayé
d’en sortir. Souvent par des chemins qui ne mènent qu’à la mort :
sexualité précoce, érotisme débridé, drogue. Ils ne croient plus à
la possibilité d’un amour pur, gratuit, désintéressé, respectueux de
l’autre, spirituel. Seront-ils un jour capables d’envisager une
relation affective, stable et durable ? Ils en doutent fort, et non
sans raison. Que faire pour ces ‘handicapés de l’amour’
Il
faudrait presque – à l’instar de Jean Vanier – ouvrir des « Arches »
où ces jeunes gens trouveraient enfin un chez eux où apprendre à
aimer autant qu’à être aimés, où découvrir la véritable nature de
l’amour avec toutes ses richesses. Ils pourraient avoir cette
révélation que la stabilité, la transparence, le désintéressement,
sont possibles dans le couple et la famille. Il apprendraient
comment s’y prendre pour devenir vraiment garçon ou fille, homme ou
femme, père ou mère. Des « Arches » pour être à l’abri, mais surtout
pour pouvoir en partir renouvelés, capables de fonder une famille
sous l’arc-en-ciel de Dieu et de son Alliance
Aujourd’hui nous apprenons aux jeunes tout sauf l’art d’aimer en
homme et en chrétien. Il y aurait beaucoup à dire sur la pauvreté de
l’initiation à l’amour, qui se limite trop à une information sur la
sexualité. Même chez des jeunes appauvris par un environnement
déplorable, il reste toujours un lopin de terre dans le champ du
cœur où la bonne semence peut tomber et prendre racine. Il n’est
jamais trop tard pour semer.
Je rends
grâce au Seigneur, chaque fois que j’entends dire que des foyers
accueillent pour un temps plus ou moins long un garçon ou une fille
sortant d’expériences malheureuses pour lui apprendre à devenir
adulte en amour, pour en faire un homme, une femme, un mari, une
épouse, un papa ou une maman. Tout simplement en lui permettant de
partager la vie de famille, d’avoir une place parmi leurs propres
enfants.
On ne
peut apprendre à fonder une famille qu’en vivant au sein d’une
famille. Il y a des exceptions, bien sûr, mais elles sont là pour
confirmer la règle. Enfin le Christ n’a-t-il pas dit : « Celui
qui accueille un de ces petits en mon nom, m’accueille » (Mt 18,
5) ? Et qui sont les petits de notre temps, sinon ceux qui savent à
peine ce que c’est d’être aimés ?
2 – Homme et femme il les créa
S’il y a
des hommes et des femmes qui restent seuls, la plupart d’entre eux
se marient et y trouvent le bonheur. Beaucoup de soleil, pourrait-on
dire, et peu de nuages. Encore qu’il y ait quelques difficultés
d’adaptation au début et plus tard l’usure de la vie commune. Pour
ces problèmes de tous les jours et à vrai dire mineurs, on peut
trouver de l’aide ; il y a des lectures utiles et des sessions où
l’on peut apprendre beaucoup pour en venir à bout.
« J’ignorais que l’autre pouvait être si différent »
Les
petits problèmes de chaque jour sont toutefois révélateurs d’une
vérité plus profonde sur la vie en couple et en famille : l’amour
n’est pas d’abord sentiment ni passion ; l’amour est une décision,
par laquelle j’accepte l’autre tel qu’il est pour le promouvoir dans
son être ‘autre’, et non pour l’adapter à ma mesure et à mes
besoins. Combien de couples éprouvent des difficultés à renoncer au
rêve de l’amour-fusion, pour accéder à l’humble promotion de l’autre
tel qu’il est. Ce qui ne signifie pas qu’on doive en arriver à un
vague compromis où, l’essentiel étant sauf, chaque partenaire peut
faire une bonne partie de la route en toute indépendance. Non, le
véritable amour accepte l’autre pour le libérer, pour lui permettre
de devenir pleinement lui-même. L’école du véritable amour nous fait
passer du ‘captatif’ à l’ ‘oblatif’ ; il faut renoncer à prendre
pour mieux donner. L’autre n’est pas la satisfaction pure et simple
de mes besoins, une sorte de prothèse pour remédier à mes handicaps.
Non, l’autre est différent et l’aimer veut dire l’accueillir dans
cette différence.
Peut-être est-ce plus difficile de nos jours qu’autrefois. La vie en
couple est beaucoup plus longue. Par ailleurs, du fait que toute
l’attention ne doit plus se concentrer sur le travail nécessaire à
la survie, il reste beaucoup plus de temps pour être ensemble,
s’analyser l’un l’autre. Peut-être nos nerfs sont-ils aussi devenus
plus fragiles. Enfin un certain narcissisme moderne nous rend plus
introvertis, plus portés à éplucher et à décortiquer une relation.
Assurément, notre ‘moi’ occupe une grande place et nous avons trop
peu d’humour vis-à-vis de nous-mêmes et des autres.
Mais
tout cela n’empêche pas nécessairement de grandir dans le véritable
amour, qui est accueil de l’autre. Les sciences humaines et
certaines techniques de communication peuvent nous y aider. Pourtant
le véritable chemin de croissance de l’amour est spirituel : c’est
la voie de la conversion du cœur, d’un véritable retournement de
soi, d’une nouvelle naissance, d’un dépassement. L’amour tel que
Dieu le rêve et le donne, c’est l’amour de l’incarnation. « Ah,
si tu déchirais les cieux et si tu descendais… » (cf. Is 63, 19)
et Dieu est descendu pour devenir l’enfant de la crèche. Le
véritable amour fait dire à Jean le Précurseur : « Il faut que
lui grandisse et que moi, je diminue » (Jn 3, 30). « Qui
veut sauver sa vie, la perdra » (Mc 8, 55) dit Jésus et
« Considérez les autres comme supérieurs à vous… » (Ph 2, 3)
écrit saint Paul. Le véritable amour ne dit pas : « je m’enrichis
à ton compte », mais bien : « je veux devenir pauvre pour
t’enrichir ». Jusqu’à te donner tout ce que je possède. « Car
nul n’a d’amour plus grand que celui qui se dessaisit de sa vie pour
ceux qu’il aime » (Jn 15, 13).
Une
épidémie ?
Beaucoup
de couples se défont de nos jours. Cela prend presque l’allure d’une
épidémie. « Y a-t-il encore des familles où personne n’est
divorcé ? » se demandent certains. Le propos est sans doute
exagéré ; mais la tendance est nette. L’un des grands problèmes du
foyer moderne, c’est son instabilité et tout ce qui s’ensuit.
Les
causes alléguées sont multiples et diverses. Le couple est mal
protégé par la société et ses lois ; la préparation au mariage est
insuffisante ; l’amour entre jeunes est précoce et immature : il
démarre aussitôt par le corps, le contact génital, pour ne jamais
atteindre le niveau d’une union spirituelle des cœurs. La
promiscuité est généralisée dans notre société, dans le monde du
travail et celui des loisirs, dans les media. Enfin, dans quel vide
spirituel nos jeunes ne vivent-ils pas ! Il y a même des cas de
séparation sans explication apparente : certains époux ont tout pour
être heureux ensemble, mais ils ne réussissent pas vraiment à se
trouver l’un l’autre. Il y a quelque chose de tragique dans ces
échecs-là.
Le cœur
mauvais
Il est
plutôt rare que des couples se défassent seulement pour des motifs
extérieurs : la situation dans laquelle ils vivent ou
l’environnement. Presque toujours, la véritable raison de la rupture
est à chercher dans le cœur de l’homme, dans sa faiblesse, parfois
même dans sa malice. Tout comme on ne peut substituer simplement à
l’idéal du mariage, ce qui est ‘réalisable’, on ne peut banaliser à
priori la faute et le péché de certains divorces, en faisant appel
aux excuses et à la compréhension. Si notre époque veut être
compréhensive, tolérante, si elle veut s’abstenir de juger trop
vite, il ne faut pas qu’elle devienne permissive et qu’elle oublie
les cas de divorce, où l’un des partenaires abandonne l’autre, non
sans cynisme, pour refaire sa vie. Il ne faut pas oublier que les
liens du mariage validement contracté ne sont pas seulement des
liens d’amour ; le divorcé reprend une parole donnée et rompt un
lien juridique. Les époux ne se sont-ils pas dit le jour de leur
mariage : « Je resterai à tes côtés dans les bons et les mauvais
jours, jusqu’à ce que la mort nous sépare » ? Le mariage est
aussi une affaire de justice sociale. Il y a des cas où une personne
est injustement privée d’amour, de raison de vivre, d’avenir ; elle
est lésée dans des droits fondamentaux. La pension alimentaire n’est
qu’une compensation partielle ; elle ne supprime pas la rupture
coupable d’un contrat ; elle ne fait que la rendre un peu plus
supportable.
Pourquoi
tant de mariages brisés ?
On ne
peut éluder la question. Les sciences humaines – la sociologie
surtout – fournit quelque explication. Même si les réponses qu’elle
apporte sont plus descriptives que vraiment explicatives. Les vraies
causes ne sont-elles pas à chercher en profondeur ?
L’explication – la réponse véritable – au pourquoi de ces ruptures,
n’est-elle pas à chercher dans l’ignorance ou dans une conception
erronée de la vraie nature de l’amour ? Nous en avons dit un mot
plus haut : l’amour est un don total de l’homme à la femme, corps et
âme, non une union partielle, conditionnelle, transitoire. L’amour
est durée, pas un contact fugitif. C’est pourquoi il n’est pas avant
tout un sentiment mais une décision ; il est service de l’autre et
par cela aussi épanouissement de soi, et non l’inverse. C’est au
sein d’une famille pleinement humaine et chrétienne, qu’on apprend
le mieux ce que c’est d’aimer pleinement, comme homme et comme
chrétien. Cet apprentissage de l’amour peut bien sûr être complété
par d’autres ‘écoles de l’amour’, comme les Centres de préparation
au mariage, par des sessions de tous genres, par des conférences,
des lectures. Il reste beaucoup à faire dans ce domaine.
Une
autre raison qui explique en partie la fréquence des séparations est
la ‘privatisation ‘ du mariage. « C’est une affaire entre nous
deux », dit-on, « la société n’a pas à s’en mêler. Elle n’a pas à
nous imposer ses exigences, elle doit se limiter à garantir nos
droits ». Mais le mariage est-il bien une affaire privée ? Quand un
homme et une femme se marient, cela ne se limite pas à une affaire
entre eux deux. Par cette union quelque chose change dans leur
relation avec tous les autres êtres humains, qu’ils soient près ou
loin d’eux. La signification sociale du mariage est peu perçue de
nos jours. C’est plutôt étonnant et même paradoxal à une époque où
tous considèrent le respect des règles sociales comme une pièce
maîtresse de la morale. La planète devient une, mais on peut se
marier comme si on vivait sur une île.
Enfin –
dernière raison de la fragilité conjugale – beaucoup de chrétiens
perçoivent à peine le fait et les implications du caractère
sacramentel de leur mariage. Celui-ci n’est pas une simple œuvre
humaine, il est l’œuvre de Dieu, qui a créé l’homme et la femme et
les a donnés l’un à l’autre dans le respect de leur liberté. Depuis
le Christ a élevé le mariage à la dignité d’un sacrement, il lui a
conféré toutes les qualités de son propre amour pour l’Eglise, un
amour qui est don et service, force et puissance, un amour fort,
tendre et durable. Il a donné aux époux chrétiens la présence de son
Esprit Saint. Celui-ci ne neutralise pas la liberté humaine, il la
libère de toute trace d’égoïsme et de péché et il la fortifie. Ah,
si les époux chrétiens se souvenaient un peu plus de tout cela aux
jours de faiblesse et de tentation !
L’Eglise
est-elle donc si sévère ?
« En
matière de mariage et de sexualité, l’Eglise est trop sévère,
rigoriste, elle n’a pas de cœur. Impossible de vivre avec une morale
pareille. Il doit y avoir tout de même certains cas où des gens
validement mariés, pour des raisons sérieuses, peuvent non seulement
aller vivre séparément, mais être libérés d’un premier lien pour
recommencer une vie nouvelle. Un homme ou une femme peuvent changer
d’avis, évoluer. » C’est tous les jours qu’on entend pareilles
réflexions.
Malgré
tout, l’Eglise proclame l’indissolubilité d’un mariage validement
contracté. Pourquoi donc ? Parce qu’elle-même, elle est soumise au
commandement de son Maître et Seigneur. La loi de l’indissolubilité,
l’Eglise ne l’a pas inventée de sa propre autorité ; elle vient de
Jésus lui-même. Tout au long de son histoire, l’Eglise aurait eu la
vie beaucoup plus facile, si sur ce point elle avait pu introduire
dans son enseignement quelque souplesse et dans sa pratique quelque
compromis. Moïse lui-même n’avait-il pas permis au peuple juif qu’un
mari renvoie sa femme en lui donnant un acte de divorce ? Aussi les
docteurs de la loi en appelaient-ils à l’autorité de Moïse pour
faire dire à Jésus qu’il devait bien y avoir des cas où un homme
pouvait répudier sa femme. La réponse du Seigneur fut claire : cela
n’est pas permis et la jurisprudence de Moïse en la matière est
caduque. « C’est à cause de la dureté de votre cœur que Moïse
vous a permis de répudier vos femmes ; mais au commencement, il n’en
était pas ainsi. Je vous le dis : si quelqu’un répudie sa femme –
sauf en cas d’union illégale – et en épouse une autre, il est dans
l’adultère » (Mt 19, 8-9).
Cette
parole vient du Seigneur. L’Eglise écoute le Seigneur et fait sienne
sa parole. Elle peut paraître dure. D’ailleurs, c’était déjà le cas
pour l’entourage de Jésus à l’époque. Ses disciples ne manquèrent
pas de faire aussitôt la réflexion : « Si telle est la condition
de l’homme envers sa femme, il n’y a pas d’intérêt à se marier »
(Mt 19, 10).
Pour
l’Eglise, c’est une question de fidélité ou d’infidélité à la parole
de son Maître. Mais l’Eglise ne peut se contenter d’énoncer la loi ;
elle doit aussi montrer comment l’observer et où puiser la force
pour le faire. Dieu non plus n’impose pas de norme, sans promettre
l’aide de la grâce. Si Jésus renvoie à la loi des origines,
par-dessus l’autorité de Moïse, c’est que le temps de Moïse est
révolu et qu’avec lui advient le temps de la grâce. A partir de sa
mort en croix et de sa résurrection, l’Esprit est donné à tous pour
permettre d’accomplir la loi. Jésus restaure le régime primitif dans
lequel ont été créés l’homme et la femme, et il le surpasse en
introduisant le régime de la grâce. Dès maintenant, une fidélité
durable est possible dans le mariage. Car Dieu a conclu par la mort
de son Fils une nouvelle Alliance d’amour avec les hommes. Cette
Alliance est indissoluble et éternelle. Le sacrement de mariage est
une actualisation de cette divine Alliance ; il comporte donc le
même caractère d’unité et d’indissolubilité. La fidélité n’est plus
uniquement question d’effort moral et de devoir. Elle est avant tout
don de Dieu, grâce, garantie divine qui s’inscrit dans le oui
librement donné dans le mariage par deux baptisés.
Bien des
situations critiques du couple chrétien pourraient être évitées ou
surmontées par un appel plus conscient du mari et de la femme à la
grâce sacramentelle de leur mariage. Pourquoi ne pas dire plus
souvent : « C’est devant Dieu que nous nous sommes promis
fidélité, c’est même lui qui nous a donnés l’un à l’autre. Pourquoi
douter maintenant ? Dieu ne change pas »
C’est à
la communauté chrétienne qu’il revient de rappeler tout cela aux
couples et aux familles. Le couple chrétien isolé est en danger : il
ne peut se passer du soutien de la communauté chrétienne, de toute
l’Eglise. Aucun arbre isolé ne peut tenir à travers les tempêtes.
Arrivera un jour où il ne résiste plus à l’ouragan et où il cède.
C’est pourquoi les arbres se rassemblent en forêt, les plus
résistants étant plantés vers l’extérieur. Combien de couples
chrétiens ont-ils besoin de se grouper pour pouvoir résister aux
vents d’automne d’une civilisation post-chrétienne ?
« Toutes
ces années, je n’ai fait que l’attendre … »
Même en
pleine tempête, il arrive des choses merveilleuses dans l’Eglise.
Parmi tant de faiblesses, on découvre parfois une force morale
presque héroïque. Il y a des époux – dont le mariage a échoué qui
restent fidèles à leur partenaire, même s’il y a eu abandon injuste
et qu’il n’y ait pas d’espoir de retour. Certains d’entre eux ont un
sens si juste de l’amour conjugal, tel que Dieu l’a créé, qu’ils
saisissent comme de l’intérieur son caractère intangible,
inviolable, virginal presque. Une personne me confiait récemment,
parlant de son conjoint parti depuis longtemps : « Je l‘ai
attendu durant toutes ces années et je l’attends toujours ».
N’est-ce
pas de ceux là aussi que Jésus parle dans les béatitudes, lorsqu’il
dit : « Heureux les cœurs purs, ils verront Dieu » (Mt 5,
8) ? Ils sont d’ailleurs rarement compris par leurs proches :
« Qui fait encore quelque chose de pareil ? Tu es un inadapté, un
naïf, un faible. Refais ta vie et oublie le passé ». D’ailleurs
réalisons-nous suffisamment ce que c’est que d’être divorcé non
remarié ? La femme surtout voit changer d’un coup tant de choses
dans son existence : « J’ai presque tout perdu, disait l’une
d’elles ; on me méprise ; je ne suis plus l’épouse d’un tel ou
d’un tel ; ‘restera-t-elle seule ou recommencera-t-elle avec un
autre ?’ se demande-t-on en épiant tous mes comportements ? Il
m’arrive d’avoir peur quand quelqu’un me tend la main ou le bras
pour m’aider ou pour que je m’appuie : que signifie ce geste ? Ne
cache-t-il pas quelque intention secrète ? Et certains ont pitié de
moi : je ne veux pas de compassion, elle m’humilie ».
La
communauté chrétienne ne pourrait-elle pas faire davantage pour
soutenir et encourager ces personnes ? Elles sont divorcées, mais il
n’y a aucune raison pour les désavantager par rapport aux autres, ni
pour refuser leur collaboration dans beaucoup de domaines de la vie
paroissiale et communautaire.
Et si
l’on divorce quand même
Il y a
des couples qui se défont apparemment sans beaucoup de douleur.
Presque allègrement, dirait-on. Mais dans l’immense majorité des
cas, on divorce dans la souffrance. Si parfois la séparation est une
délivrance, presque toujours c’est une ‘mort’ précédée d’une longue
angoisse et suivie par un long processus de deuil.
Si
malgré tous les efforts pour rester ensemble, les conjoints décident
de se quitter, c’est un devoir pour tous de rendre cette souffrance
supportable. D’abord entre eux : pendant la procédure, ils
continueront à respecter la personne de l’autre, son droit à
l’intimité, sa vie privée. Ceux qui sont chargés des actions
administratives et juridiques requises pour le divorce, doivent
éviter le plus possible de créer des situations où les époux sont
amenés à se faire mal. Juges et avocats, eux aussi, ont le devoir de
respect. Un divorce – qui est toujours un échec -, déjà douloureux
en soi, ne doit pas être alourdi encore par la lenteur ou le manque
de délicatesse dans le déroulement de l’action judiciaire.
Et les
enfants ?
S’il
faut faire tout ce qui est possible pour humaniser le divorce dans
l’intérêt des conjoints, c’est encore bien plus nécessaire quand on
pense aux enfants. Leur peine est autrement plus cuisante. Elle ne
commence d’ailleurs pas le jour où les parents se quittent
effectivement. La souffrance des petits est là longtemps avant.
D’ailleurs les enfants peuvent se sentir en partie coupables.
Puisque, à leurs yeux, ils sont le centre du foyer, les enfants
s’imaginent facilement que c’est un peu de leur faute, si papa et
maman ‘ont des mots’. Ces ‘mots’ concernent d’ailleurs souvent leur
éducation. Papa et maman ne s’entendent pas quant à l’heure du
coucher des enfants, leur attitude à table, leurs résultats
scolaires, et pour les plus grands, l’heure de rentrer à la maison,
les sorties avec des amis. C’est surtout le petit enfant qui souffre
car il est incapable de ‘discerner’, de faire la part des choses, de
juger qui a raison, qui a tort ; il peut aussi souffrir, subir,
endurer. Aussi y a-t-il beaucoup de sagesse dans ce conseil d’un
psychologue : « Parents, quand vous réglez vos comptes devant vos
enfants, dites-leur qu’ils n’y sont pour rien ; vous avez bien le
droit d’avoir vos nerfs, mais si vous n’êtes pas d’accord sur vos
méthodes d’éducation … attendez quelques minutes. Quand l’enfant
sera au lit ou parti jouer chez le voisin, vous en parlerez tous les
deux plus calmement » (G. Severin). Si l’enfant assiste quand
même à un déballage, il faut de toute façon lui parler : seule la
parole peut sécuriser, libérer de l’angoisse qui s’installe dans son
cœur. Car, soyez-en sûr : dans son cœur, il pose déjà la question :
« Papa et maman vont-ils donc divorcer ? ». Lors d’une
dispute sérieuse, il ne faut pas dire à l’enfant : « Va-t-en !
C’est notre affaire, cela ne te concerne pas ! » Est-ce vrai que
les scènes entre papa et maman ne le concernent pas ?
Le
divorce signifie toujours pour l’enfant l’ébranlement, sinon
l’effondrement, de son monde. Si on en arrive là, il peut être bon
de se rappeler cette conversation entre une maman divorcée et sa
fille : « Je ne regrette pas de m’être mariée, même si c’est
difficile de divorcer, puisque tu es née et que chacun de nous est
si heureux que tu sois là. Que nous nous séparions, ne fait pas de
notre mariage un échec, puisque tu es là : tu es le fruit de notre
mariage. Je suis toujours heureuse que tu sois venue ». Ceci ne
supprime pas les souffrances de l’enfant, mais il se sentira moins
seul, moins désarmé. De toute façon, cela le déculpabilisera et il
ne dira plus : « Je n’aurais jamais dû être là ». D’ailleurs
à l’âge de la puberté, cela pourrait prendre des proportions plus
graves : « Je ne me marierai jamais, car je ne veux pas faire le
malheur d’un enfant ».
Divorcés
remariés
Le
divorce est un échec. Mais il y a des situations où le divorce est
un moindre mal : il n’est pas possible de faire autrement. Se
remarier, c’est autre chose, c’est faire un grand pas de plus.
L’Eglise ne peut ni reconnaître, ni bénir une telle seconde union.
Car si le mariage tel que le Créateur le veut est une alliance
d’amour, il est unique et indissoluble. Un deuxième mariage n’est
pas possible tant que dure le premier. Il est vrai que Dieu seul
connaît le cœur de celui qui divorce et se remarie ; Dieu seul juge
de sa culpabilité. Mais, objectivement, le remariage après divorce
ne peut pas être reconnu. Il comporte une contradiction objective
avec l’Alliance entre Dieu et l’humanité, entre le Christ et son
Eglise, Alliance dont le lien entre mari et femme est
l’actualisation. Pour la même raison, l’Eglise demande aux divorcés
remariés de s’abstenir de la communion. Car la communion
eucharistique est une autre actualisation sacramentelle de cette
même ‘Alliance nouvelle et éternelle’. Chez bon nombre de chrétiens,
il existe une confusion en la matière. Ils disent : « Divorcé ?
Pas de communion ». Ceci n’est pas exact, l’abstention de la
communion n’étant imposée par l’Eglise qu’aux divorcés remariés.
On parle
souvent de discrimination à cet égard : l’Eglise ne devrait priver
aucun de ses enfants de la communion. Est-il juste de parler de
discrimination ? L’Eglise juge une situation objective à l’intérieur
de la communauté ecclésiale objective. Quant à la culpabilité et à
la disposition du cœur, Dieu seul peut juger. Mais cela n’enlève pas
à l’Eglise le droit de fixer des règles de conduite pour la
communauté ecclésiale.
On peut
se demander si cette apparente ‘discrimination’ n’est pas la
conséquence d’un autre phénomène, fort critiquable d’ailleurs, dans
la vie de l’Eglise de nos jours. N’assiste-t-on pas à une certaine
‘banalisation’ de la communion eucharistique ? Tout le monde
communie, ou presque. Seuls les divorcés remariés doivent rester à
leur place. Et pourtant, c’est à l’adresse de tous que Paul a donné
ce commandement : « Que chacun s’éprouve soi-même avant de manger
ce pain et de boire cette coupe, car celui qui mange et boit sans
discerner le corps du Seigneur, mange et boit sa propre
condamnation » (1 Cor 11, 28-29). Actuellement, on dirait que
seuls dans l’Eglise, les divorcés remariés doivent « s’éprouver
eux-mêmes » et en tirer les conséquences. Ceci est de fait une
discrimination.
Aucune
bonne nouvelle pour eux
N’y
a-t-il donc que du mal à dire de ce second mariage ? Certainement
pas. Il y a des nuances à prendre en compte. Non seulement il
appartient à Dieu seul de juger les cœurs, mais l’Eglise elle-même
parle de façon plus nuancée qu’on ne le prétend généralement.
Ecoutons-la dans un texte-clé du synode de 1980 sur la famille
« Les
pasteurs doivent savoir que, par amour de la vérité, ils ont
l’obligation de bien discerner les diverses situations. Il y a en
effet une différence entre ceux qui se sont efforcés avec sincérité
de sauver un premier mariage et ont été injustement abandonnés, et
ceux qui par une faute grave ont détruit un mariage canoniquement
valide. Il y a enfin le cas de ceux qui ont contracté une seconde
union en vue de l’éducation de leurs enfants, et qui ont parfois en
conscience, la certitude subjective que leur mariage précédent,
irrémédiablement détruit, n’avait jamais été valide.
Avec
une grande charité, tous feront en sorte qu’ils ne se sentent pas
séparés de l’Eglise, car ils peuvent et même ils doivent, comme
baptisés, participer à sa vie. On les invitera à écouter la Parole
de Dieu, à assister au sacrifice de la messe, à persévérer dans la
prière, à apporter leur contribution aux œuvres de charité et aux
initiatives de la communauté en faveur de la justice, à élever leurs
enfants dans la foi chrétienne, à cultiver l’esprit de pénitence et
à en accomplir les actes, afin d’implorer jour après jour, la grâce
de Dieu. Que l’Eglise prie pour eux, qu’elle les encourage et se
montre à leur égard une mère miséricordieuse, et qu’ainsi elle les
maintienne dans la foi et l’espérance ! »
(Familiaris
Consortio, n. 84).
Car ces
unions, elles aussi, peuvent être porteuses de certaines valeurs,
qu’il faut reconnaître, soutenir et promouvoir : amour réciproque,
sollicitude pour les enfants, dévouement au foyer, ferme volonté
après un premier échec de recommencer et de faire mieux, humble
repentir et réel désir de conversion, sens de la pénitence et désir
de rencontrer Dieu dans la prière. Ici non plus, tout n’est pas
uniformément blanc ou noir, lumière ou ténèbres : il y a des zones
de demi-jour, dont il faut apprécier le clair obscur. Ici non plus
l’Eglise ne veut pas « briser le roseau ployé, ni éteindre la
mèche qui s’étiole » (Is 42, 3).
Le
problème des divorcés remariés est un des plus poignants dans la vie
de l’Eglise d’aujourd’hui. Si l’attitude de celle-ci peut paraître
d’une rigueur excessive, ce n’est pas par insensibilité ou par
auto-suffisance, mais parce que, en aucun cas, elle ne veut être
infidèle au commandement de son Créateur et Sauveur : le mariage est
un et indissoluble. C’est aussi parce que, en ces temps chaotiques
en matière de fidélité conjugale et de sexualité, elle ne peut
laisser aucun doute à ses enfants dans l’ignorance ou le doute quant
à la nature du mariage telle qu’elle est révélée de la Genèse à
l’évangile de Matthieu : « Que l’homme donc ne sépare pas ce que
Dieu a uni » (Mt 19, 6).
L’exhortation apostolique Familiaris Consortio, consciente de
ce problème dans toute son acuité, termine ainsi : « Avec une
ferme confiance, l’Eglise croit que même ceux qui se sont éloignés
du commandement du Seigneur et continuent à vivre dans cet état
pourront obtenir de Dieu la grâce de la conversion et du salut,
s’ils persévèrent dans la prière, la pénitence et la charité »
(n. 84).
N’est-ce
pas une ‘bonne parole’ pour eux ? Mais elle leur est dite si peu et
jamais au moment voulu.
« Je ne
suis pas un surhomme, moi ! »
Elle a
craqué un dimanche à midi, dans sa cuisine. C’était un jour de fête
pourtant, un jour d’anniversaire. Benjamin allait souffler ses cinq
bougies et la famille applaudir à grands cris. Toute la famille :
papy, la parrain, la marraine, etc. Mais tandis qu’à côté, dans la
salle à manger, Benjamin ouvrait ses paquets, Isabelle ‘déballait’
le sien : « Je suis si fatiguée », disait-elle entre deux sanglots.
Tout cela à cause des bols du petit déjeuner. Gentiment, ce
matin-là, ses enfants avaient voulu desservir la table et mettre les
bols au lave-vaisselle. Seulement voilà : « pas de place » avait
grogné Olivier. « Eh oui, pas de place, pas de place, pas de
place ! » avait hurlé Isabelle. « Pas de place, parce qu’un
lave-vaisselle, figure-toi, ça se charge mais ça se décharge aussi.
Mais cela ici, personne n’y pense jamais ! Et moi, j’en ai assez,
assez, assez ! » Olivier pleurait, mais c’était plutôt Jean-Pierre,
son mari, qui était visé …
« J’assume, j’assume, … et lui alors ? Je ne suis un surhomme,
moi ! » disait-elle en rangeant son ‘kleenex’. « Toute la charge est
sur mes épaules : les examens des enfants, les problèmes avec les
voisins, les rhumatismes de la belle-mère et Jean-Pierre, lui, ne
s’occupe de rien ! (La Vie, 9 juin 1988).
Craquer
à mi-chemin de la vie, voilà une crise et des souffrances que
traversent tous les foyers. Aujourd’hui plus peut-être qu’autrefois.
Et cela arrive pas qu’aux femmes. Les maris non plus ne sont pas des
surhommes. Pour eux aussi arrive le moment où ils n’avancent plus
dans leur carrière, où ils perdent même leur travail ; ils sont
dépassés, ne pouvant plus suivre la cadence des éléments plus jeunes
dans l’entreprise. C’est l’effondrement du ‘milieu de la vie’. Ils
rentrent chez eux, fatigués, éreintés, pour s’enfermer dans le
mutisme, pendant des jours et des jours. « Ca ne va pas ? – Mais
si chérie ! » Puis plus rien : pas de cris, pas de larmes, on
les rentre et on se ronge.
Que
faire ?
Si on
commençait par laisser son conjoint tranquille ? Qu’il pleure ou
qu’il se taise, selon son tempérament. Pendant un certain temps du
moins. Sans poser de questions. En l’aimant surtout. Vient alors le
moment, où il faudra localiser le conflit avec plus de précision,
cerner la cause de la dépression. Car les conflits non localisés
prennent des proportions démesurées et les dépressions qu’on
n’arrive pas à extérioriser deviennent insurmontables. Ce sont sans
doute les démarches à faire au cours de la première accalmie
Puis un
jour il est bon de prendre le temps de retourner avec son conjoint
vers le passé commun, de ‘faire anamnèse’, se souvenir du premier
matin de l’amour commun, laisser remonter à la conscience la
fraîcheur des sentiments anciens. « On ne s’est pas mariés comme
deux glaçons ! ». Les vacances justement, peuvent fournir
l’occasion et le temps de s’asseoir ensemble : des vacances
paisibles où l’on ne fait pas que courir d’une activité à l’autre,
ce qui est finalement plus stressant encore que l’activité du
restant de l’année. Il faut retrouver la dose voulue d’intimité.
C’est précisément ce que le partenaire souhaite tout en le redoutant
à la fois. Mais ces retrouvailles, ce retour vers le ‘patrimoine’
commun, c’est tonique pour la vie de couple et du foyer. Cela permet
souvent un nouveau départ. La crise n’aura fait que porter l’amour à
une plus grande maturité.
Enfin la
crise du milieu de la vie n’est pas un simple incident
psychologique, elle manifeste une faille qui traverse tout l’être
humain : malgré qu’on soit deux on reste seul. C’est toute la
difficulté d’être homme ou femme, de devenir mari et femme, père et
mère selon le plan de Dieu. « Quel est notre projet de Dieu sur
moi, sur nous deux ? Sur notre foyer ? ». La réponse à ces
questions est religieuse aussi, et la crise doit être surmontée en
utilisant les ressources de la grâce et en s’appuyant sur la foi,
l’espérance et la charité
3 – Etre père et mère aujourd’hui
La mère
célibataire
Il fut
un temps où on n’en parlait pas en public : elle avait fait un faux
pas et la faute lui collait au corps pour de bon. De l’homme, on ne
parlait guère.
Il n’en
va plus de même de nos jours : les mères célibataires sont rarement
mises au rancart. Elles ne sont plus expulsées, comme Agar, la
seconde femme d’Abraham, le fut au désert avec son fils. On ne les
chasse plus. Mais on ne manque pas de leur faire des suggestions,
bien pires en fait : « Agar, pourquoi
vouloir garder ton enfant ? »
Sans
doute, ne faut-il pas faire l’éloge de la mère célibataire.
Toutefois, certaines jeunes femmes qui gardent leur enfant sont mues
par un sens de la vie si profondément humain, qu’il doit bien émaner
lui aussi de quelque chose de divin. Elles se disent : « L’enfant
que je porte est d’abord enfant de Dieu, il appartient davantage à
lui qu’à moi ou à son père ». Quant aux familles ou institutions
qui les hébergent avec leur petit, qu’elles soient assurées que
cette parole de Jésus leur est destinée avant toutes les autres :
« Qui accueille en mon nom un enfant comme celui-là, m’accueille
moi-même » (Mt 18, 5).
« Vois,
Seigneur, je m’en vais et je n’ai pas d’enfants »
De tout
temps, la stérilité du couple a été une grande souffrance. Elle
influence toute l’existence : la sexualité, la vie commune de tous
les jours, l’insertion sociale, la foi dans l’avenir, la perspective
de la vieillesse. C’est une époque particulièrement difficile pour
le couple sans enfants, que celle où les faire-part de naissance
tombent dans leur boîte aux lettres, avec une régularité de pendule.
Frères et sœurs, amis et connaissances leur annoncent avec joie
l’arrivée d’un enfant. Les visites à la maternité sont aussi des
épreuves pénibles. On fait cadeau aux autres de tout un trousseau de
vêtements de bébé, de quoi habiller une famille nombreuse et on n’a
pas d’enfant soi-même. Comme toute souffrance, celle de la
stérilité aussi aboutit un jour à la question : « pourquoi ? » Et
on ne pourra pas ne pas l’adresser aussi à Dieu.
C’est un
devoir pour l’humanité de faire tout ce qu’elle peut pour remédier à
cette souffrance, pour guérir la stérilité. Et c’est possible dans
une série de cas, mais impossible dans d’autres.
Actuellement, beaucoup de couples sans enfants mettent leur espoir
dans les nouvelles techniques de fécondation artificielle. Les
journaux en parlent tous les jours : « Parents heureux grâce au
progrès de la science ! ». L’Eglise n’est pas d’avis que ce soit
là le bon chemin pour résoudre le problème : on ne guérit pas la
stérilité, on la contourne. Beaucoup de gens ne comprennent pas
cette attitude de l’Eglise : est-elle une mère qui n’a pas de cœur
vis-à-vis de couples éprouvés qui ne demandent que d’accueillir la
vie, et qui par ces moyens techniques peuvent obtenir un enfant
Accueillir un bébé ! L’Eglise pourrait-elle ne pas se réjouir de
cela ? Mais l’Eglise pense aussi au comment et à tous les phénomènes
annexes. Combien de fruits humains ont dû être sacrifiés pour donner
la vie à ce seul bébé ? L’Eglise estime surtout que chaque enfant a
le droit de commencer son existence dans l’intimité protégée et
sacrée de l’acte conjugal. Pour ceux qui pensent d’abord
‘techniques’, il n’y a guère de différence entre une fécondation qui
a lieu dans un laboratoire et celle qui se fait dans le sein de la
mère ; le résultat est le même, un enfant à part entière. Mais une
réflexion plus en profondeur veut garantir à l’enfant une entrée
dans l’existence pleinement humaine ; il a le droit d’accéder à la
vie dans l’habitat sacré de la personne de sa mère. Et n’évoquons
qu’en passant d’autres considérations accessoires comme le faible
pourcentage de réussite et le caractère pénible – quelque peu
humiliant même pour le couple – d’interventions techniques répétées.
Est-il inconcevable pour la science médicale de guider la recherche
dans des voies qui respectent l’acte sexuel humain dans son entière
intégrité ? La médecine ne peut-elle pas aider la fécondation dans
son déroulement naturel, sans s’y substituer ? Cela exclurait du
même coup aussi tout risque de manipulation et tant d’expériences
encore plus inquiétantes de point de vue moral.
« Nos
enfants ne sont pas nos enfants »
Ne pas
avoir d’enfants est une grande peine. Il faut donc faire tout ce qui
est acceptable pour y remédier. Mais sans doute, y aura-t-il
toujours des couples sans enfants. N’y a-t-il pour eux aucune ‘bonne
nouvelle’ de la part de Dieu et de l’Eglise ?
L’absence d’enfants ne signifie nullement que l’amour d’un couple ne
continue pas à avoir un sens, s’il n’aboutit pas à fécondité
physique. Le livre de Samuel nous a laissé ce très beau passage.
Comme chaque année, Elqana était monté au temple avec sa femme
Anna ; celle-ci « se mit à pleurer et refusa de manger. Son mari
Elqana lui dit : Anna, pourquoi pleures-tu ? Pourquoi ne manges-tu
pas ? Pourquoi as-tu le cœur triste ? Est-ce que je ne vaux pas
mieux pour toi que dix fils ? » (1 S 1, 7b-8)
La
tristesse de ne pas avoir d’enfants peut mettre à l’épreuve l’amour
conjugal, quelquefois le refroidir. Mais il peut aussi
l’approfondir. Il peut même rapprocher mari et femme en leur
révélant un sens plus profond de la fécondité. Dans la douleur, ils
comprennent souvent mieux que d’autres couples combien il est vrai
que nos enfants ne nous appartiennent pas en propre, qu’ils
appartiennent d’abord à Dieu qui les donne. Il n’est pas rare qu’on
découvre chez eux un sens très pur de la gratuité de l’enfant, de la
vie, de la création tout entière. Ce que d’autres parents
n’apprennent souvent que plus tard, eux l’ont compris d’avance :
qu’il faut pouvoir lâcher les enfants pour qu’ils aillent leur
chemin.
« Il y a
une dizaines d’années, à la suite d’une maladie, un médecin m’avait
prévenue des difficultés que j’aurais à avoir des enfants. De peur
de devenir aigrie, je me suis demandé comment je pourrais affronter
cet éventuel échec. Je décidai donc, qu’à chaque rencontre avec un
enfant (aussi courte soit-elle, dans le bus, chez des amis), je
partagerais quelque chose avec lui. Je considérais que cette
relation, bien qu’instantanée, pouvait être aussi belle que celle
d’une mère pour son enfant, puisqu’elle était débarrassée de tout
sentiment de possession. Cette idée se révèle très enrichissante ».
Cette jeune femme a eu le bonheur plus tard d’avoir des enfants à
elle. Mais elle avait appris longtemps à l’avance à aimer les
enfants des autres en éloignant de son cœur tout désir de les
posséder.
Laisser
partir les enfants
Un jour,
tous les parents doivent passer par là : laisser partir les enfants,
s’en détacher, les mettre au monde une seconde fois. Les enfants
quittent la maison, le plus souvent pour se marier à leur tour.
La
tentation des parents de les retenir est réelle : une aide
financière pour démarrer, une certaine pression pour qu’ils
reviennent à la maison chaque dimanche. Mais est-ce bon pour les
enfants ? Ceux d’entre eux qui sont plus faibles de caractère, plus
vulnérables, moins autonomes, risquent d’être plus ou moins tenus en
otages ; ils ne quittent jamais entièrement le nid et restent trop
liés à leurs parents. Les enfants mariés ne doivent-ils pas à leur
tour aider leurs parents à assumer une deuxième paternité –
maternité, qui les rende capables de ‘donner la vie à leurs enfants’
dans un sens nouveau ?
Et quand
les enfants empruntent de mauvais chemins ?
Que
faire quand l’enfant va son propre chemin et que celui-ci ne
correspond pas aux principes de ses parents ? S’il se marie avec une
divorcée, ou s’il divorce lui-même et se remarie ? Les parents
chrétiens ne manquent pas alors de se poser de graves questions :
n’avons-nous négligé quelque chose dans l’éducation de notre
enfant ? Nous sommes-nous trompés quelque part ? Que faire
maintenant ? En conscience, nous ne pouvons marquer notre accord.
Mais il reste notre enfant. Comment nous comporter vis-à-vis du
nouveau partenaire ? Irons-nous tout simplement en visite chez eux ?
Faut-il les accueillir à la maison, sans rien dire ? Nous ne savons
plus du tout que faire ni comment …
Voici
deux ou trois idées qui peuvent apporter une aide. Ces parents ont
certainement le droit de signifier à leur enfant qu’à leurs yeux son
comportement n’est pas admissible. Il faudra le dire à l’occasion
d’un entretien clair et loyal, respectueux mais sans compromis :
« Nous sommes des parents chrétiens et cette situation nous peine ».
On peut le faire aussi par l’intermédiaire d’un tiers : un frère,
une sœur, un ami, un prêtre. Mais une fois que tout cela a été mis
en lumière, il faudra ajouter aussitôt : « Nous restons tes
parents, nous ne fermons pas la porte. Car la peine que nous
endurons et l’épreuve que subissent nos convictions religieuses, ne
nous déchargent pas de notre premier devoir de parents, celui
d’aimer notre enfant à travers tout. Nous continuons donc à t’aimer,
mais avec une lourde peine sur le cœur ».
Il y a
aussi le secours et la consolation de la prière. Durant des années,
certains parents intercèdent quotidiennement en faveur de leurs
enfants, afin que Dieu apporte une solution, même là où humainement
il semble ne pas y avoir d’issue. « La requête d’un juste agit
avec beaucoup de force », dit l’Ecriture (Jc 5, 16). Et arrive
parfois le jour où l’ange dit : « Dieu a entendu tes cris ».
Comme pour Monique, la maman d’Augustin, à qui son fils fut rendu
dans la prière et les larmes.
Ne pas
pouvoir quitter le nid
Un
phénomène nouveau se fait jour parmi les jeunes de notre époque : il
arrive de plus en plus souvent qu’ils ne parviennent pas à quitter
le nid familial. Il n’y a pas si longtemps, c’était plutôt le
contraire : partir le plus vite possible, aller habiter seul,
acquérir son indépendance. Actuellement, l’adolescence a tendance à
se prolonger, parfois jusqu’à trente ans. Ces jeunes restent à la
maison paternelle : « Mes études ne sont pas terminées, je ne trouve
pas de travail, je n’ai pas de ressources, pas de logement. Rester
chez mes parents m’évite beaucoup de risques que je ne tiens pas à
courir. Et puis, je me sens bien ici : nourri, logé, habillé, choyé,
en sécurité. D’ailleurs, papa et maman ne demandent pas mieux ; ils
me disent : ‘tu ne peux pas trouver mieux ; tu ne peux pas encore
t’en aller puisque tu manques encore de ceci ou de cela’ ! »
Certains
jeunes attendent donc de s’envoler. Ils continueront d’attendre
jusqu’au moment où toutes les assurances seront prises, tous les
risques couverts. Eternelle adolescence… Mais faut-il des garanties
absolues d’avoir tout sous la main avant de pouvoir quitter le nid ?
Il va sans dire que pareille attitude n’est pas sans incidence non
plus sur la réponse à une vocation religieuse éventuelle : elle rend
particulièrement ardue la décision d’abandonner ‘l’embarcation, les
filets et les rivages du lac Galilée’ pour suivre le Christ.
La cause
de ce phénomène ? Les parents diront : « Notre enfant, nous l’avons
laissé libre, nous ne l’avons pas forcé ; nous l’avons d’ailleurs
peu surveillé, peu ‘moralisé’ ; il était libre… ». Justement ! La
question est là : peut-on construire une maison sans échafaudages ?
Peut-on devenir adulte en l’absence de toute contrainte ? Pour
grandir, l’enfant ne doit-il pas se heurter de temps à autre à des
exigences, à la ‘loi » ? Et celle-ci lui est proposée par l’adulte.
Il n’y a pas d’éducation possible si chacun – père, mère et enfant –
ne joue pas son rôle.
Le même
principe s’applique d’ailleurs à l’éducation religieuse : Dieu est
Dieu, il demande respect et adoration. Et l’homme doit se situer à
sa juste place. D’ailleurs le sens de la grandeur et de la majesté
de Dieu ne le rend pas lointain : « Un Dieu à qui l’on peut taper
sur l’épaule ne m’intéresse pas » disait récemment un jeune ;
« des copains, j’en trouve suffisamment ailleurs ».
« J’attends un enfant handicapé »
Lorsqu’on attend un enfant dont on est sûr ou presque sûr qu’il sera
handicapé, le temps de la ‘joyeuse attente’ devient un temps
d’inquiétude et d’angoisse, un temps de graves problèmes moraux
« Vous le gardez, votre enfant ? » : c’est la question posée sur
tous les tons.
Mais
écoutons, si vous le voulez, un autre son de cloche ! La Vie –
l’hebdomadaire français – a fait paraître un entretien entre le
Sénateur Henri Cavaillet et Jean Vanier. Le premier est un partisan
déclaré de laisser aux parents le choix d’accepter ou non un enfant
très handicapé. Jean Vanier, lui, consacre justement toute sa vie à
des handicapés.
H. C.
« Ne croyant pas en Dieu, je considère en effet que, pendant ses
toutes premières heures, un enfant qui ne s’appartient pas encore et
n’appartient pas à la société est au couple qui lui a donné la vie.
C’est sa création, son bien. Si cet enfant n’est pas normal,
acceptable, il faudrait, dans les premières heures, qu’un collège de
pédiatres prévienne les parents et demande s’ils souhaitent le
conserver ». En cas de désaccord dans le couple, c’est, précise
M. Caillavet, à la mère qu’appartient la décision finale.
J. V.
« Moi, je vis depuis longtemps avec des
personnes qui, selon vos critères, auraient pu être tuées. L’une
d’elles, Lucia, est une petite fille abandonnée à la naissance,
apparemment inerte et végétative. Toute une équipe s’est engagée
autour d’elle et maintenant, elle réagit. Pour nous, il est évident
que Lucia a un cœur. Bien sûr, ce ne sera jamais une
intellectuelle ; elle ne parlera jamais… Mais pour moi, le débat est
là : qu’est-ce qu’une personne humaine ? Je réponds : c’est
quelqu’un qui a un cœur, une capacité de communiquer. Et nous savons
que même avant de naître un enfant possède ce pouvoir de
communiquer. Il nous faut livrer bataille, ensemble, pour la liberté
de cet enfant face à la liberté des adultes. Il faut à tout prix
défendre la personne humaine. »
Peut-on
ajouter encore quelque chose à ce témoignage d’un homme qui a
compris comment Dieu regarde un enfant handicapé ? Si tous les
parents qui ont gardé et accepté leur enfant handicapé prenaient la
parole, que de ‘bonnes nouvelles’ n’entendrions-nous pas à propos de
l’amour et de la communication entre eux-mêmes et leur enfant ?
La mort
d’un enfant
La mort
d’un enfant est un mystère incompréhensible. Pourquoi cette jeune
vie s’en va-t-elle ? Pour un croyant, la peine est tout aussi
profonde que pour les non-croyants. Car pour un croyant la
question : « Mon Dieu, pourquoi ? » est vraiment poignante.
Y a-t-il
une réponse à ce pourquoi ? Au scandale de la souffrance d’un
innocent ? On peut essayer de supporter patiemment le deuil, et de
reporter toute son affection sur les autres enfants – s’il y en a.
On peut chercher de la consolation dans l’amour de son partenaire.
Mais tout cela ne supprime pas la douleur, cela ne résout pas non
plus le problème du sens de la souffrance d’un innocent ni de la
mort prématurée. Encore que la chaleur du foyer et l’amitié de
l’entourage puissent rendre la peine plus supportable.
Tout le
livre de Job s’est débattu avec ce problème. Y a-t-il une autre
réponse que celle de la foi ? Pour la foi en effet, cette vie brisée
garde en Dieu son sens profond, encore que caché. Nous ne savons pas
comment ni pourquoi. Les pensées de Dieu ne sont pas les nôtres ;
son amour prend d’autres chemins que nous ne nous l’imaginons. Mais
cet enfant est enfoui dans l’amour de Dieu et il vit auprès de lui.
Dieu
accorde parfois aux parents d’un enfant mort prématurément la grâce
d’une foi intense en la communion des saints. Ils considèrent leur
enfant comme un ‘petit intercesseur’ auprès de Dieu, leur ‘avocat’
et le consolateur de ceux qui sont restés. L’enfant intercède auprès
de Dieu pour que ceux dont il a reçu la vie temporelle reçoivent la
vie éternelle. Dieu donne souvent à ces parents avec la foi, la
confiance, la sagesse, un cœur sensible à toutes les souffrances
inexplicables des autres. Une maman me disait l’autre jour :
« Nous n’avons pas vraiment ‘perdu’ ce petiot : il est toujours là,
auprès de nous ».
Frères
et sœurs, les familles vivent entre la souffrance et l’espoir. Mais
il y a une bonne nouvelle, une parole d’espoir pour chacune de leurs
souffrances. La grâce de Dieu est destinée à tous les couples, à
chaque famille, telle qu’elle est. Par la croix et la résurrection
du Fils, Dieu a fondé une Alliance d’amour nouvelle et éternelle
avec les hommes. Même si nous vivons dans la pénombre de la foi et
de l’espérance, l’amour est présent : l’amour de Dieu pour toutes
les familles dans leur infinité de variantes, à travers leurs chutes
et relèvements. « Et qui nous séparera de l’amour du Christ ? »
(Rm 8, 35).