FICPM- Jornadas FICPM 2007

Le rêve de Dieu sur le couple - + Cardinal Godfried Danneels, Archevêque de Malines-Bruxelles

 

Frères et Sœurs,

Dieu nous a créés pour être heureux, tous ensemble : mari, femme et enfants. La famille, il l’a rêvée, voulue et créée comme un lieu de joie et de bonheur. Comment se fait-il donc que tant de familles vivent dans la souffrance ? D’où vient-elle ? Est-ce notre faute ? Cette souffrance est-elle sans explication, sans motif ? L’amour serait-il donc un piège ?

Surtout y a-t-il de la part de Dieu une bonne nouvelle, une parole de soutien et d’encouragement pour les familles qui souffrent ? Oui, il y a une « bonne nouvelle », un ‘évangile’ de Dieu pour toutes les familles, surtout pour celles qui doivent vivre à l’ombre de la croix et qui entrevoient à peine les lueurs de la résurrection.

Une « bonne nouvelle » pour toutes les familles

Il n’est pas rare d’entendre dire que l’Eglise parle presque toujours du couple idéal, des familles sans grands problèmes, où le ciel est toujours bleu.

Mais, dit-on, il y a tant d’autres familles qui sont loin d’atteindre l’idéal. Tant de couples qui traversent des tempêtes ou font naufrage. Que dire à toutes ces familles monoparentales, à tous ces divorcés, à ces divorcés remariés ? Aux couples frappés de stérilité ou éprouvés par un enfant handicapé, par la maladie, la mort ? Que dire à ceux et celles qui ont échoué et que le discours sur la famille idéale blesse plutôt que de réconforter, qu’il révolte même. Dieu a-t-il une bonne parole aussi pour ceux-là ? Et l’Eglise ? A-t-elle une parole de compréhension et d’amour qui reste dans la vérité ? Car la charité ne peut jamais se pratiquer au prix de la vérité, tout comme la vérité ne peut être annoncée que par un cœur qui aime.

« Le jour où l’idéal disparaît… »

Nous vivons à une époque où de grandes ombres obscurcissent le mariage et la famille. La réalité est souvent crue, parfois triste. Il ne faudrait pas pour autant que l’idéal, rêvé et créé par Dieu soit estompé, qu’il ne soit plus annoncé que du bout des lèvres, en chuchotant. « Quand les prophètes se taisent et que la vision disparaît, le peuple tombe dans une grande torpeur », comme dit Isaïe (cf. Is 29, 9 ss.). Cette torpeur, ce voile sur les yeux, serait plus grave que toutes les faiblesses morales. Car il n’y a pas de faiblesse plus grande que d’oublier l’idéal que Dieu avait en vue lorsqu’il créa l’homme et la femme. Et il n’y a pas de péché plus grand que le péché contre la vérité, celui qui déclare que le mal est un bien. Aussi devons-nous continuer à dire des paroles de lumière dans le pays des ombres, à proclamer l’idéal. Il nous faut lire et relire le récit de la création de l’homme et de la femme. C’est par amour que Dieu a créé le couple ; qu’il a conduit la femme vers l’homme pour qu’ils s’aiment du même amour que celui par lequel ils ont été créés. Ainsi se donneront-ils l’un à l’autre jusque dans leur corps, ils seront féconds et l’enfant sera le fruit de leur amour spirituel et corporel. « Dieu vit que cela était bon, très bon même » (Gn 1, 31), dit le récit de la création. Ce que Dieu a déclaré bon, reste bon pour toujours. Aussi est-ce le devoir et la joie de l’Eglise – et de tous les hommes – de ne jamais renoncer à croire en la famille telle que Dieu la voit : unie, solide, le lieu du don de soi et de la fécondité, du partage et du pardon, de la maturation dans l’amour et de sa continuité, de sa durée. « Jusqu’à ce que la mort nous sépare »… Encore que souvent nous ne réalisions tout cela que pour une part. Le regard de l’Eglise – comme celui de Dieu – sur le couple et la famille, reste résolument optimiste, même si cet idéal n’est jamais atteint dans toute sa perfection.

Le ver à la racine

La famille, Dieu l’ « a plantée comme un arbre près de l’eau » : elle vit, pousse, porte du fruit. Un arbre créé pour rester éternellement vert, qui ne connaisse ni automne, ni hiver. Alors pourquoi y a-t-il tant d’arbres qui ne portent plus de fruits, qui ont les feuilles jaunies ou qui sont tout nus, apparemment morts comme en hiver  

De cela aussi il est question dans le livre de la création. A la racine de l’arbre, il y a un petit ver qui ronge, le ver mystérieux du mal. Mystérieux, oui, car l’origine du mal et du péché est obscure, ambiguë. Certes, le péché est issu de notre mauvaise volonté, mais il nous vient pour ainsi dire aussi d’ ‘ailleurs’ : de celui que la Bible appelle le Malin et qui a instillé le poison de la révolte contre Dieu dans notre cœur. Il est impossible d’analyser à fond cette énigme de notre liberté et de la séduction du Tentateur.

Quoi qu’il en soit, le péché a introduit dans le monde deux réalités : l’égocentrisme (‘je te prends pour moi-même’) et la souffrance qui menace la communion d’amour des époux 

Cette dualité de la souffrance non voulue et du péché volontaire, on la retrouve partout. Elle s’insinue aussi dans le couple et dans la famille : stérilité, maladie, handicap, mort d’un conjoint, lente désagrégation du foyer sans qu’on sache trop pourquoi… Mais d’autres souffrances, proviennent plus directement de la faiblesse humaine ou même de sa mauvaise volonté : infidélité, rupture, conflit entretenu et éloignement voulu, violence physique ou morale, domination et humiliation de l’autre, chantage, refus de l’enfant qui s’annonce.

Vertus naturelles et grâce divine

Il ne faudrait pas en conclure qu’il n’y a pas d’espoir en cas de péché ou de faute, et que la souffrance au sein du couple ou de la famille est sans issue. L’homme n’est pas sans ressources pour s’en sortir : un seul été sec ne tarit pas une source. Le cœur de l’homme et de la femme est riche de grandes possibilités naturelles : que de bonté dans le cœur humain, de solidarité, d’énergie et de patience, de tolérance et de convivialité, d’humour et de sagesse, d’endurance, en un mot, d’amour naturel ! Car le cœur humain est créé à l’image et à la ressemblance de Dieu. Reste la question de savoir si ces ressources sont suffisantes pour surmonter nos peines et nos chutes. Le couple et la famille peuvent faire tout un bout de chemin grâce à leurs seules forces humaines ; mais la victoire sur toutes les souffrances et le pardon de tous les péchés ne se trouvent pas en dehors du Christ : telle est notre foi. C’est lui « qui porte nos souffrances et nos péchés ». Lui seul est l’Agneau qui, bien que transpercé, reste debout (cf. Apoc 5, 6).

Déjà dans le récit de la chute, au livre de la création, Dieu nous parle d’un Sauveur. Certes, il annonce la souffrance : « à la sueur de ton visage tu mangeras du pain jusqu’à ce que tu retournes au sol » (Gn 3, 19) et « c’est péniblement que tu enfanteras des fils » (Gn 3, 16). Il parle aussi de mauvaise volonté et de malice : « Tu seras avide de ton homme et lui te dominera » (Gn 3, 16). Mais Dieu ajoute à l’adresse de la femme que sa descendance meurtrira le serpent à la tête. L’enfant à naître d’elle mettra le mal à mort. Par-dessus la déchirure entre Dieu et l’humanité est déjà jeté le pont de l’Alliance 

Jésus en revient au rêve de Dieu sur l’homme et la femme lors de la création : leur union est sainte et indissoluble. Entre-temps les docteurs de la loi avaient renoncé à cette ‘utopie’ de l’unicité du mariage et de son indissolubilité. Moïse lui-même avait admis qu’une femme soit renvoyée par son mari. Mais Jésus revient aux origines : le plan du Créateur sur l’homme et la femme, sur le couple, n’est pas pure ‘utopie’. Par la grâce de son Esprit, le plan initial est possible : « N’avez-vous pas lu que le Créateur dès l’origine, les fit homme et femme et qu’il a dit : ‘Ainsi donc, l’homme quittera son père et sa mère pour s’attacher à sa femme, et les deux ne feront qu’une seule chair’ ? » (Mt 19, 4-5) 

L’idéal demeure donc, il devient même la norme. Non pas que l’amour humain soit devenu tout à coup tellement plus fort. Mais le lien qui unit homme et femme n’est plus le résultat des seuls efforts de leur volonté et de leur énergie commune ; c’est l’amour même de Jésus qui lie l’un à l’autre les époux chrétiens et qui fonde la cohésion de toute la famille. « Le mari aime sa femme comme le Christ a aimé l’Eglise. Il s’est livré pour elle … C’est ainsi que le mari doit aimer sa femme, comme son propre corps » (Ep 5, 28).

            La loi – tout en restant la loi - est rendue possible par la puissance de la grâce. Le péché est englouti dans la miséricorde de Dieu qui s’est manifestée sur la croix. Toutefois cette miséricorde ne peut toucher que ceux qui prennent le chemin étroit de la conversion du cœur. Celle-ci exige du temps, de la patience, de la pénitence, mais avant tout une confiance filiale et persévérante dans le pardon de Dieu qui ne veut pas la mort du pécheur, mais qui désire qu’il convertisse et qu’il vive (cf. Ez 18, 23).

1 – La solitude

Ceux dont on ne parle jamais …

Il y a une catégorie de gens dont on parle peu sinon pas du tout. Ce sont ces milliers de femmes – d’hommes aussi – qui ne sont pas mariés, souvent tout à fait malgré eux ; on ne les repousse pas. Tout simplement, on les oublie… sauf pour faire appel – et souvent – à leur grande disponibilité

Telle femme, pourquoi est-elle restée seule ? Souvent personne ne le sait. A-t-elle pris soin de ses parents pendant de longues années ? A-t-elle trouvé quelqu’un qu’elle a perdu par après ? A-t-elle consacré exclusivement sa jeunesse aux malades, aux handicapés, aux pauvres, si bien que le temps de se marier a été écoulé sans qu’elle s’en aperçoive ! A-t-elle songé à une vie de consécration au Seigneur sans trouver ni où ni comment la réaliser ? Toutes ces souffrances n’ont pas la même intensité, mais elles sont toutes réelles. « Tous mes amis sont mariés, et moi ? Les trains défilent, et moi je reste seul sur le perron tandis que l’heure avance ». « J’ai cependant un cœur fait pour aimer et pour être aimé. Chaque fois que je suis amoureux, je me sens revivre. Mais après quelques semaines ou quelques mois, je me sens encore plus seul qu’avant. C’est insupportable ! ».

Que faire ? Ne serait-ce pas déjà un progrès considérable si nous parvenions à purifier notre cœur et nos pensées vis-à-vis de ces personnes ? En bannissant les remarques désobligeantes et les questions indiscrètes. En regardant ces personnes d’un autre œil : « lui aussi, elle aussi, est un être humain à part entière » ; ils ne sont pas diminués dans leur humanité parce que célibataires. En n’abusant pas de leur aide bénévole : « Elle a quand même beaucoup de temps libre… Elle pourrait bien garder les enfants de temps à autre, d’ailleurs elle aime ça ». Est-il normal que, lors des fêtes de famille, elle soit toujours la première et la dernière ? Et que se soit toujours elle qui veille au chevet d’un malade de la famille puisque « personne ne l’attend chez elle » ?

La solitude de ces hommes et femmes, restés seuls sans l’avoir voulu est souvent grande et personne ne s’en aperçoit. Ils ont droit à une place à table. Ils ne demandent pas qu’on les abreuve de paroles de consolation ou qu’on fasse miroiter à leurs yeux des solutions illusoires à leur solitude. Ils demandent simplement qu’on les aime et qu’on les écoute, qu’on les accueille tels qu’ils sont. Avec une grande discrétion, avec respect et avec gratitude pour la générosité de cœur dont beaucoup font preuve.

Ce sont eux d’ailleurs qui comprennent le mieux la solitude des autres, même au sein des couples et des familles. Ils savent ce que c’est que de se trouver seul ; ils le savent de l’intérieur. Ils savent ce que c’est que de porter des blessures et des handicaps, invisibles à l’entourage. Le célibat involontaire peut être lui aussi un chemin vers Dieu et vers les autres : un chemin d’apprentissage de l’amour.

Handicapés

Le temps où l’on cachait plutôt les handicapés n’est pas si loin : ils gênaient les gens valides. Jean Vanier et d’autres avec lui ont beaucoup fait évoluer les mentalités sur ce point. Les handicapés ont droit de cité dans notre société : ils prennent part à la vie normale, ils sont nos frères et sœurs à part entière. Ils ont même, dans la société et dans l’Eglise, une vocation prophétique. Ils révèlent des choses de la part de Dieu, sur la vie, sur nous-mêmes. « Ma vie avec les handicapés m’a complètement changé ; elle m’a révélé ma propre pauvreté, mes handicaps à moi et mes blessures ; elle m’a aidé à les accepter et à en guérir » m’a dit un jour un membre valide de « L’Arche ».

Il n’en reste pas moins que, pour bien des handicapés, la voie du mariage n’est guère envisageable. C’est une grande souffrance. Cependant, pour eux aussi, l’amour est possible. Dans la souffrance et l’épreuve, ils font l’apprentissage dur et lent que l’amour ne porte pas qu’un seul nom : l’amour s’appelle aussi fraternité, amitié, convivialité, solidarité, partage. « L’Arche » de Jean Vanier, où personnes valides et handicapées mènent une même vie de famille, est pour elles toutes un lieu privilégié pour apprendre à aimer et à être aimé. Le problème du célibat causé par un handicap n’en est évidemment pas résolu pour autant : il reste des moments de découragement, voire de révolte. Mais beaucoup de handicapés y gagnent une âme plus trempée, capable d’aimer davantage de jour en jour en dépit d’un corps diminué. Quant aux gens valides qui vivent avec eux, ils sont à bonne école pour ne pas identifier sans plus amour et sexualité. L’amour humain a beaucoup de visages parce qu’il est le reflet de l’amour unique et multiforme dont Dieu nous aime.

« Les handicapés de l’amour »

N’y a-t-il pas une nouvelle forme de handicap qui se développe dans notre société, surtout parmi les jeunes, celui de ne plus pouvoir aimer ? Ces ‘handicapés de l’amour’ n’ont pas connu l’amour chez eux, ou à peine. Ils ont vécu une ambiance d’amour précaire et ont été confrontés à des caricatures de l’amour. Certains ont essayé d’en sortir. Souvent par des chemins qui ne mènent qu’à la mort : sexualité précoce, érotisme débridé, drogue. Ils ne croient plus à la possibilité d’un amour pur, gratuit, désintéressé, respectueux de l’autre, spirituel. Seront-ils un jour capables d’envisager une relation affective, stable et durable ? Ils en doutent fort, et non sans raison. Que faire pour ces ‘handicapés de l’amour’  

Il faudrait presque – à l’instar de Jean Vanier – ouvrir des « Arches » où ces jeunes gens trouveraient enfin un chez eux où apprendre à aimer autant qu’à être aimés, où découvrir la véritable nature de l’amour avec toutes ses richesses. Ils pourraient avoir cette révélation que la stabilité, la transparence, le désintéressement, sont possibles dans le couple et la famille. Il apprendraient comment s’y prendre pour devenir vraiment garçon ou fille, homme ou femme, père ou mère. Des « Arches » pour être à l’abri, mais surtout pour pouvoir en partir renouvelés, capables de fonder une famille sous l’arc-en-ciel de Dieu et de son Alliance 

Aujourd’hui nous apprenons aux jeunes tout sauf l’art d’aimer en homme et en chrétien. Il y aurait beaucoup à dire sur la pauvreté de l’initiation à l’amour, qui se limite trop à une information sur la sexualité. Même chez des jeunes appauvris par un environnement déplorable, il reste toujours un lopin de terre dans le champ du cœur où la bonne semence peut tomber et prendre racine. Il n’est jamais trop tard pour semer.

Je rends grâce au Seigneur, chaque fois que j’entends dire que des foyers accueillent pour un temps plus ou moins long un garçon ou une fille sortant d’expériences malheureuses pour lui apprendre à devenir adulte en amour, pour en faire un homme, une femme, un mari, une épouse, un papa ou une maman. Tout simplement en lui permettant de partager la vie de famille, d’avoir une place parmi leurs propres enfants. 

On ne peut apprendre à fonder une famille qu’en vivant au sein d’une famille. Il y a des exceptions, bien sûr, mais elles sont là pour confirmer la règle. Enfin le Christ n’a-t-il pas dit : « Celui qui accueille un de ces petits en mon nom, m’accueille » (Mt 18, 5) ? Et qui sont les petits de notre temps, sinon ceux qui savent à peine ce que c’est d’être aimés ?

2 – Homme et femme il les créa

S’il y a des hommes et des femmes qui restent seuls, la plupart d’entre eux se marient et y trouvent le bonheur. Beaucoup de soleil, pourrait-on dire, et peu de nuages. Encore qu’il y ait quelques difficultés d’adaptation au début et plus tard l’usure de la vie commune. Pour ces problèmes de tous les jours et à vrai dire mineurs, on peut trouver de l’aide ; il y a des lectures utiles et des sessions où l’on peut apprendre beaucoup pour en venir à bout.

« J’ignorais que l’autre pouvait être si différent »

Les petits problèmes de chaque jour sont toutefois révélateurs d’une vérité plus profonde sur la vie en couple et en famille : l’amour n’est pas d’abord sentiment ni passion ; l’amour est une décision, par laquelle j’accepte l’autre tel qu’il est pour le promouvoir dans son être ‘autre’, et non pour l’adapter à ma mesure et à mes besoins. Combien de couples éprouvent des difficultés à renoncer au rêve de l’amour-fusion, pour accéder à l’humble promotion de l’autre tel qu’il est. Ce qui ne signifie pas qu’on doive en arriver à un vague compromis où, l’essentiel étant sauf, chaque partenaire peut faire une bonne partie de la route en toute indépendance. Non, le véritable amour accepte l’autre pour le libérer, pour lui permettre de devenir pleinement lui-même. L’école du véritable amour nous fait passer du ‘captatif’ à l’ ‘oblatif’ ; il faut renoncer à prendre pour mieux donner. L’autre n’est pas la satisfaction pure et simple de mes besoins, une sorte de prothèse pour remédier à mes handicaps. Non, l’autre est différent et l’aimer veut dire l’accueillir dans cette différence.

Peut-être est-ce plus difficile de nos jours qu’autrefois. La vie en couple est beaucoup plus longue. Par ailleurs, du fait que toute l’attention ne doit plus se concentrer sur le travail nécessaire à la survie, il reste beaucoup plus de temps pour être ensemble, s’analyser l’un l’autre. Peut-être nos nerfs sont-ils aussi devenus plus fragiles. Enfin un certain narcissisme moderne nous rend plus introvertis, plus portés à éplucher et à décortiquer une relation. Assurément, notre ‘moi’ occupe une grande place et nous avons trop peu d’humour vis-à-vis de nous-mêmes et des autres.

Mais tout cela n’empêche pas nécessairement de grandir dans le véritable amour, qui est accueil de l’autre. Les sciences humaines et certaines techniques de communication peuvent nous y aider. Pourtant le véritable chemin de croissance de l’amour est spirituel : c’est la voie de la conversion du cœur, d’un véritable retournement de soi, d’une nouvelle naissance, d’un dépassement. L’amour tel que Dieu le rêve et le donne, c’est l’amour de l’incarnation. « Ah, si tu déchirais les cieux et si tu descendais… » (cf. Is 63, 19) et Dieu est descendu pour devenir l’enfant de la crèche. Le véritable amour fait dire à Jean le Précurseur : « Il faut que lui grandisse et que moi, je diminue » (Jn 3, 30).  « Qui veut sauver sa vie, la perdra » (Mc 8, 55) dit Jésus et « Considérez les autres comme supérieurs à vous… » (Ph 2, 3) écrit saint Paul. Le véritable amour ne dit pas : « je m’enrichis à ton compte », mais bien : « je veux devenir pauvre pour t’enrichir ». Jusqu’à te donner tout ce que je possède. « Car nul n’a d’amour plus grand que celui qui se dessaisit de sa vie pour ceux qu’il aime » (Jn 15, 13).

Une épidémie ?

Beaucoup de couples se défont de nos jours. Cela prend presque l’allure d’une épidémie. « Y a-t-il encore des familles où personne n’est divorcé ? » se demandent certains. Le propos est sans doute exagéré ; mais la tendance est nette. L’un des grands problèmes du foyer moderne, c’est son instabilité et tout ce qui s’ensuit.

Les causes alléguées sont multiples et diverses. Le couple est mal protégé par la société et ses lois ; la préparation au mariage est insuffisante ; l’amour entre jeunes est précoce et immature : il démarre aussitôt par le corps, le contact génital, pour ne jamais atteindre le niveau d’une union spirituelle des cœurs. La promiscuité est généralisée dans notre société, dans le monde du travail et celui des loisirs, dans les media.  Enfin, dans quel vide spirituel nos jeunes ne vivent-ils pas ! Il y a même des cas de séparation sans explication apparente : certains époux ont tout pour être heureux ensemble, mais ils ne réussissent pas vraiment à se trouver l’un l’autre. Il y a quelque chose de tragique dans ces échecs-là.

Le cœur mauvais

Il est plutôt rare que des couples se défassent seulement pour des motifs extérieurs : la situation dans laquelle ils vivent ou l’environnement. Presque toujours, la véritable raison de la rupture est à chercher dans le cœur de l’homme, dans sa faiblesse, parfois même dans sa malice. Tout comme on ne peut substituer simplement à l’idéal du mariage, ce qui est ‘réalisable’, on ne peut banaliser à priori la faute et le péché de certains divorces, en faisant appel aux excuses et à la compréhension. Si notre époque veut être compréhensive, tolérante, si elle veut s’abstenir de juger trop vite, il ne faut pas qu’elle devienne permissive et qu’elle oublie les cas de divorce, où l’un des partenaires abandonne l’autre, non sans cynisme, pour refaire sa vie. Il ne faut pas oublier que les liens du mariage validement contracté ne sont pas seulement des liens d’amour ; le divorcé reprend une parole donnée et rompt un lien juridique. Les époux ne se sont-ils pas dit le jour de leur mariage : « Je resterai à tes côtés dans les bons et les mauvais jours, jusqu’à ce que la mort nous sépare » ? Le mariage est aussi une affaire de justice sociale. Il y a des cas où une personne est injustement privée d’amour, de raison de vivre, d’avenir ; elle est lésée dans des droits fondamentaux. La pension alimentaire n’est qu’une compensation partielle ; elle ne supprime pas la rupture coupable d’un contrat ; elle ne fait que la rendre un peu plus supportable.

Pourquoi tant de mariages brisés ?

On ne peut éluder la question. Les sciences humaines – la sociologie surtout – fournit quelque explication. Même si les réponses qu’elle apporte sont plus descriptives que vraiment explicatives. Les vraies causes ne sont-elles pas à chercher en profondeur ?

L’explication – la réponse véritable – au pourquoi de ces ruptures, n’est-elle pas à chercher dans l’ignorance ou dans une conception erronée de la vraie nature de l’amour ? Nous en avons dit un mot plus haut : l’amour est un don total de l’homme à la femme, corps et âme, non une union partielle, conditionnelle, transitoire. L’amour est durée, pas un contact fugitif. C’est pourquoi il n’est pas avant tout un sentiment mais une décision ; il est service de l’autre et par cela aussi épanouissement de soi, et non l’inverse. C’est au sein d’une famille pleinement humaine et chrétienne, qu’on apprend le mieux ce que c’est d’aimer pleinement, comme homme et comme chrétien. Cet apprentissage de l’amour peut bien sûr être complété par d’autres ‘écoles de l’amour’, comme les Centres de préparation au mariage, par des sessions de tous genres, par des conférences, des lectures. Il reste beaucoup à faire dans ce domaine.

Une autre raison qui explique en partie la fréquence des séparations est la ‘privatisation ‘ du mariage. « C’est une affaire entre nous deux », dit-on, « la société n’a pas à s’en mêler. Elle n’a pas à nous imposer ses exigences, elle doit se limiter à garantir nos droits ». Mais le mariage est-il bien une affaire privée ? Quand un homme et une femme se marient, cela ne se limite pas à une affaire entre eux deux. Par cette union quelque chose change dans leur relation avec tous les autres êtres humains, qu’ils soient près ou loin d’eux. La signification sociale du mariage est peu perçue de nos jours. C’est plutôt étonnant et même paradoxal à une époque où tous considèrent le respect des règles sociales comme une pièce maîtresse de la morale. La planète devient une, mais on peut se marier comme si on vivait sur une île.

Enfin – dernière raison de la fragilité conjugale – beaucoup de chrétiens perçoivent à peine le fait et les implications du caractère sacramentel de leur mariage. Celui-ci n’est pas une simple œuvre humaine, il est l’œuvre de Dieu, qui a créé l’homme et la femme et les a donnés l’un à l’autre dans le respect de leur liberté. Depuis le Christ a élevé le mariage à la dignité d’un sacrement, il lui a conféré toutes les qualités de son propre amour pour l’Eglise, un amour qui est don et service, force et puissance, un amour fort, tendre et durable. Il a donné aux époux chrétiens la présence de son Esprit Saint. Celui-ci ne neutralise pas la liberté humaine, il la libère de toute trace d’égoïsme et de péché et il la fortifie. Ah, si les époux chrétiens se souvenaient un peu plus de tout cela aux jours de faiblesse et de tentation !

L’Eglise est-elle donc si sévère ?

« En matière de mariage et de sexualité, l’Eglise est trop sévère, rigoriste, elle n’a pas de cœur. Impossible de vivre avec une morale pareille. Il doit y avoir tout de même certains cas où des gens validement mariés, pour des raisons sérieuses, peuvent non seulement aller vivre séparément, mais être libérés d’un premier lien pour recommencer une vie nouvelle. Un homme ou une femme peuvent changer d’avis, évoluer. » C’est tous les jours qu’on entend pareilles réflexions.

Malgré tout, l’Eglise proclame l’indissolubilité d’un mariage validement contracté. Pourquoi donc ? Parce qu’elle-même, elle est soumise au commandement de son Maître et Seigneur. La loi de l’indissolubilité, l’Eglise ne l’a pas inventée de sa propre autorité ; elle vient de Jésus lui-même. Tout au long de son histoire, l’Eglise aurait eu la vie beaucoup plus facile, si sur ce point elle avait pu introduire dans son enseignement quelque souplesse et dans sa pratique quelque compromis. Moïse lui-même n’avait-il pas permis au peuple juif qu’un mari renvoie sa femme en lui donnant un acte de divorce ? Aussi les docteurs de la loi en appelaient-ils à l’autorité de Moïse pour faire dire à Jésus qu’il devait bien y avoir des cas où un homme pouvait répudier sa femme. La réponse du Seigneur fut claire : cela n’est pas permis et la jurisprudence de Moïse en la matière est caduque. « C’est à cause de la dureté de votre cœur que Moïse vous a permis de répudier vos femmes ; mais au commencement, il n’en était pas ainsi. Je vous le dis : si quelqu’un répudie sa femme – sauf en cas d’union illégale – et en épouse une autre, il est dans l’adultère » (Mt 19, 8-9).

Cette parole vient du Seigneur. L’Eglise écoute le Seigneur et fait sienne sa parole. Elle peut paraître dure. D’ailleurs, c’était déjà le cas pour l’entourage de Jésus à l’époque. Ses disciples ne manquèrent pas de faire aussitôt la réflexion : « Si telle est la condition de l’homme envers sa femme, il n’y a pas d’intérêt à se marier » (Mt 19, 10).

Pour l’Eglise, c’est une question de fidélité ou d’infidélité à la parole de son Maître. Mais l’Eglise ne peut se contenter d’énoncer la loi ; elle doit aussi montrer comment l’observer et où puiser la force pour le faire. Dieu non plus n’impose pas de norme, sans promettre l’aide de la grâce. Si Jésus renvoie à la loi des origines, par-dessus l’autorité de Moïse, c’est que le temps de Moïse est révolu et qu’avec lui advient le temps de la grâce. A partir de sa mort en croix et de sa résurrection, l’Esprit est donné à tous pour permettre d’accomplir la loi. Jésus restaure le régime primitif dans lequel ont été créés l’homme et la femme, et il le surpasse en introduisant le régime de la grâce. Dès maintenant, une fidélité durable est possible dans le mariage. Car Dieu a conclu par la mort de son Fils une nouvelle Alliance d’amour avec les hommes. Cette Alliance est indissoluble et éternelle. Le sacrement de mariage est une actualisation de cette divine Alliance ; il comporte donc le même caractère d’unité et d’indissolubilité. La fidélité n’est plus uniquement question d’effort moral et de devoir. Elle est avant tout don de Dieu, grâce, garantie divine qui s’inscrit dans le oui librement donné dans le mariage par deux baptisés.

Bien des situations critiques du couple chrétien pourraient être évitées ou surmontées par un appel plus conscient du mari et de la femme à la grâce sacramentelle de leur mariage. Pourquoi ne pas dire plus souvent : « C’est devant Dieu que nous nous sommes promis fidélité, c’est même lui qui nous a donnés l’un à l’autre. Pourquoi douter maintenant ? Dieu ne change pas » 

C’est à la communauté chrétienne qu’il revient de rappeler tout cela aux couples et aux familles. Le couple chrétien isolé est en danger : il ne peut se passer du soutien de la communauté chrétienne, de toute l’Eglise. Aucun arbre isolé ne peut tenir à travers les tempêtes. Arrivera un jour où il ne résiste plus à l’ouragan et où il cède. C’est pourquoi les arbres se rassemblent en forêt, les plus résistants étant plantés vers l’extérieur. Combien de couples chrétiens ont-ils besoin de se grouper pour pouvoir résister aux vents d’automne d’une civilisation post-chrétienne ? 

« Toutes ces années, je n’ai fait que l’attendre … »

Même en pleine tempête, il arrive des choses merveilleuses dans l’Eglise. Parmi tant de faiblesses, on découvre parfois une force morale presque héroïque. Il y a des époux – dont le mariage a échoué qui restent fidèles à leur partenaire, même s’il y a eu abandon injuste et qu’il n’y ait pas d’espoir de retour. Certains d’entre eux ont un sens si juste de l’amour conjugal, tel que Dieu l’a créé, qu’ils saisissent comme de l’intérieur son caractère intangible, inviolable, virginal presque. Une personne me confiait récemment, parlant de son conjoint parti depuis longtemps : « Je l‘ai attendu durant toutes ces années et je l’attends toujours ».

N’est-ce pas de ceux là aussi que Jésus parle dans les béatitudes, lorsqu’il dit : « Heureux les cœurs purs, ils verront Dieu » (Mt 5, 8) ? Ils sont d’ailleurs rarement compris par leurs proches : « Qui fait encore quelque chose de pareil ? Tu es un inadapté, un naïf, un faible. Refais ta vie et oublie le passé ». D’ailleurs réalisons-nous suffisamment ce que c’est que d’être divorcé non remarié ? La femme surtout voit changer d’un coup tant de choses dans son existence : « J’ai presque tout perdu, disait l’une d’elles ; on me méprise ; je ne suis plus l’épouse d’un tel ou d’un tel ; ‘restera-t-elle seule ou recommencera-t-elle avec un autre ?’ se demande-t-on en épiant tous mes comportements ? Il m’arrive d’avoir peur quand quelqu’un me tend la main ou le bras pour m’aider ou pour que je m’appuie : que signifie ce geste ? Ne cache-t-il pas quelque intention secrète ? Et certains ont pitié de moi : je ne veux pas de compassion, elle m’humilie ».

La communauté chrétienne ne pourrait-elle pas faire davantage pour soutenir et encourager ces personnes ? Elles sont divorcées, mais il n’y a aucune raison pour les désavantager par rapport aux autres, ni pour refuser leur collaboration dans beaucoup de domaines de la vie paroissiale et communautaire.

Et si l’on divorce quand même  

Il y a des couples qui se défont apparemment sans beaucoup de douleur. Presque allègrement, dirait-on. Mais dans l’immense majorité des cas, on divorce dans la souffrance. Si parfois la séparation est une délivrance, presque toujours c’est une ‘mort’ précédée d’une longue angoisse et suivie par un long processus de deuil.

Si malgré tous les efforts pour rester ensemble, les conjoints décident de se quitter, c’est un devoir pour tous de rendre cette souffrance supportable. D’abord entre eux : pendant la procédure, ils continueront à respecter la personne de l’autre, son droit à l’intimité, sa vie privée. Ceux qui sont chargés des actions administratives et juridiques requises pour le divorce, doivent éviter le plus possible de créer des situations où les époux sont amenés à se faire mal. Juges et avocats, eux aussi, ont le devoir de respect. Un divorce – qui est toujours un échec -, déjà douloureux en soi, ne doit pas être alourdi encore par la lenteur ou le manque de délicatesse dans le déroulement de l’action judiciaire.

Et les enfants ?

S’il faut faire tout ce qui est possible pour humaniser le divorce dans l’intérêt des conjoints, c’est encore bien plus nécessaire quand on pense aux enfants. Leur peine est autrement plus cuisante. Elle ne commence d’ailleurs pas le jour où les parents se quittent effectivement. La souffrance des petits est là longtemps avant. D’ailleurs les enfants peuvent se sentir en partie coupables. Puisque, à leurs yeux, ils sont le centre du foyer, les enfants s’imaginent facilement que c’est un peu de leur faute, si papa et maman ‘ont des mots’. Ces ‘mots’ concernent d’ailleurs souvent leur éducation. Papa et maman ne s’entendent pas quant à l’heure du coucher des enfants, leur attitude à table, leurs résultats scolaires, et pour les plus grands, l’heure de rentrer à la maison, les sorties avec des amis. C’est surtout le petit enfant qui souffre car il est incapable de ‘discerner’, de faire la part des choses, de juger qui a raison, qui a tort ; il peut aussi souffrir, subir, endurer. Aussi y a-t-il beaucoup de sagesse dans ce conseil d’un psychologue : « Parents, quand vous réglez vos comptes devant vos enfants, dites-leur qu’ils n’y sont pour rien ; vous avez bien le droit d’avoir vos nerfs, mais si vous n’êtes pas d’accord sur vos méthodes d’éducation … attendez quelques minutes. Quand l’enfant sera au lit ou parti jouer chez le voisin, vous en parlerez tous les deux plus calmement » (G. Severin). Si l’enfant assiste quand même à un déballage, il faut de toute façon lui parler : seule la parole peut sécuriser, libérer de l’angoisse qui s’installe dans son cœur. Car, soyez-en sûr : dans son cœur, il pose déjà la question : « Papa et maman vont-ils donc divorcer ? ». Lors d’une dispute sérieuse, il ne faut pas dire à l’enfant : « Va-t-en ! C’est notre affaire, cela ne te concerne pas ! » Est-ce vrai que les scènes entre papa et maman ne le concernent pas ?

Le divorce signifie toujours pour l’enfant l’ébranlement, sinon l’effondrement, de son monde. Si on en arrive là, il peut être bon de se rappeler cette conversation entre une maman divorcée et sa fille : « Je ne regrette pas de m’être mariée, même si c’est difficile de divorcer, puisque tu es née et que chacun de nous est si heureux que tu sois là. Que nous nous séparions, ne fait pas de notre mariage un échec, puisque tu es là : tu es le fruit de notre mariage. Je suis toujours heureuse que tu sois venue ». Ceci ne supprime pas les souffrances de l’enfant, mais il se sentira moins seul, moins désarmé. De toute façon, cela le déculpabilisera et il ne dira plus : « Je n’aurais jamais dû être là ». D’ailleurs à l’âge de la puberté, cela pourrait prendre des proportions plus graves : « Je ne me marierai jamais, car je ne veux pas faire le malheur d’un enfant ».

Divorcés remariés

Le divorce est un échec. Mais il y a des situations où le divorce est un moindre mal : il n’est pas possible de faire autrement. Se remarier, c’est autre chose, c’est faire un grand pas de plus. L’Eglise ne peut ni reconnaître, ni bénir une telle seconde union. Car si le mariage tel que le Créateur le veut est une alliance d’amour, il est unique et indissoluble. Un deuxième mariage n’est pas possible tant que dure le premier. Il est vrai que Dieu seul connaît le cœur de celui qui divorce et se remarie ; Dieu seul juge de sa culpabilité. Mais, objectivement, le remariage après divorce ne peut pas être reconnu. Il comporte une contradiction objective avec l’Alliance entre Dieu et l’humanité, entre le Christ et son Eglise, Alliance dont le lien entre mari et femme est l’actualisation. Pour la même raison, l’Eglise demande aux divorcés remariés de s’abstenir de la communion. Car la communion eucharistique est une autre actualisation sacramentelle de cette même ‘Alliance nouvelle et éternelle’. Chez bon nombre de chrétiens, il existe une confusion en la matière. Ils disent : « Divorcé ? Pas de communion ». Ceci n’est pas exact, l’abstention de la communion n’étant imposée par l’Eglise qu’aux divorcés remariés.

On parle souvent de discrimination à cet égard : l’Eglise ne devrait priver aucun de ses enfants de la communion. Est-il juste de parler de discrimination ? L’Eglise juge une situation objective à l’intérieur de la communauté ecclésiale objective. Quant à la culpabilité et à la disposition du cœur, Dieu seul peut juger. Mais cela n’enlève pas à l’Eglise le droit de fixer des règles de conduite pour la communauté ecclésiale.

On peut se demander si cette apparente ‘discrimination’ n’est pas la conséquence d’un autre phénomène, fort critiquable d’ailleurs, dans la vie de l’Eglise de nos jours. N’assiste-t-on pas à une certaine ‘banalisation’ de la communion eucharistique ? Tout le monde communie, ou presque. Seuls les divorcés remariés doivent rester à leur place. Et pourtant, c’est à l’adresse de tous que Paul a donné ce commandement : « Que chacun s’éprouve soi-même avant de manger ce pain et de boire cette coupe, car celui qui mange et boit sans discerner le corps du Seigneur, mange et boit sa propre condamnation » (1 Cor 11, 28-29). Actuellement, on dirait que seuls dans l’Eglise, les divorcés remariés doivent « s’éprouver eux-mêmes » et en tirer les conséquences. Ceci est de fait une discrimination.

Aucune bonne nouvelle pour eux  

N’y a-t-il donc que du mal à dire de ce second mariage ? Certainement pas. Il y a des nuances à prendre en compte. Non seulement il appartient à Dieu seul de juger les cœurs, mais l’Eglise elle-même parle de façon plus nuancée qu’on ne le prétend généralement. Ecoutons-la dans un texte-clé du synode de 1980 sur la famille  

« Les pasteurs doivent savoir que, par amour de la vérité, ils ont l’obligation de bien discerner les diverses situations. Il y a en effet une différence entre ceux qui se sont efforcés avec sincérité de sauver un premier mariage et ont été injustement abandonnés, et ceux qui par une faute grave ont détruit un mariage canoniquement valide. Il y a enfin le cas de ceux qui ont contracté une seconde union en vue de l’éducation de leurs enfants, et qui ont parfois en conscience, la certitude subjective que leur mariage précédent, irrémédiablement détruit, n’avait jamais été valide.

Avec une grande charité, tous feront en sorte qu’ils ne se sentent pas séparés de l’Eglise, car ils peuvent et même ils doivent, comme baptisés, participer à sa vie. On les invitera à écouter la Parole de Dieu, à assister au sacrifice de la messe, à persévérer dans la prière, à apporter leur contribution aux œuvres de charité et aux initiatives de la communauté en faveur de la justice, à élever leurs enfants dans la foi chrétienne, à cultiver l’esprit de pénitence et à en accomplir les actes, afin d’implorer jour après jour, la grâce de Dieu. Que l’Eglise prie pour eux, qu’elle les encourage et se montre à leur égard une mère miséricordieuse, et qu’ainsi elle les maintienne dans la foi et l’espérance ! » (Familiaris Consortio, n. 84).

Car ces unions, elles aussi, peuvent être porteuses de certaines valeurs, qu’il faut reconnaître, soutenir et promouvoir : amour réciproque, sollicitude pour les enfants, dévouement au foyer, ferme volonté après un premier échec de recommencer et de faire mieux, humble repentir et réel désir de conversion, sens de la pénitence et désir de rencontrer Dieu dans la prière. Ici non plus, tout n’est pas uniformément blanc ou noir, lumière ou ténèbres : il y a des zones de demi-jour, dont il faut apprécier le clair obscur. Ici non plus l’Eglise ne veut pas « briser le roseau ployé, ni éteindre la mèche qui s’étiole » (Is 42, 3).

Le problème des divorcés remariés est un des plus poignants dans la vie de l’Eglise d’aujourd’hui. Si l’attitude de celle-ci peut paraître d’une rigueur excessive, ce n’est pas par insensibilité ou par auto-suffisance, mais parce que, en aucun cas, elle ne veut être infidèle au commandement de son Créateur et Sauveur : le mariage est un et indissoluble. C’est aussi parce que, en ces temps chaotiques en matière de fidélité conjugale et de sexualité, elle ne peut laisser aucun doute à ses enfants dans l’ignorance ou le doute quant à la nature du mariage telle qu’elle est révélée de la Genèse à l’évangile de Matthieu : « Que l’homme donc ne sépare pas ce que Dieu a uni » (Mt 19, 6).

L’exhortation apostolique Familiaris Consortio, consciente de ce problème dans toute son acuité, termine ainsi : « Avec une ferme confiance, l’Eglise croit que même ceux qui se sont éloignés du commandement du Seigneur et continuent à vivre dans cet état pourront obtenir de Dieu la grâce de la conversion et du salut, s’ils persévèrent dans la prière, la pénitence et la charité » (n. 84).

N’est-ce pas une ‘bonne parole’ pour eux ? Mais elle leur est dite si peu et jamais au moment voulu.

« Je ne suis pas un surhomme, moi ! »

Elle a craqué un dimanche à midi, dans sa cuisine. C’était un jour de fête pourtant, un jour d’anniversaire. Benjamin allait souffler ses cinq bougies et la famille applaudir à grands cris. Toute la famille : papy, la parrain, la marraine, etc. Mais tandis qu’à côté, dans la salle à manger, Benjamin ouvrait ses paquets, Isabelle ‘déballait’ le sien : « Je suis si fatiguée », disait-elle entre deux sanglots. Tout cela à cause des bols du petit déjeuner. Gentiment, ce matin-là, ses enfants avaient voulu desservir la table et mettre les bols au lave-vaisselle. Seulement voilà : « pas de place » avait grogné Olivier. « Eh oui, pas de place, pas de place, pas de place ! » avait hurlé Isabelle. « Pas de place, parce qu’un lave-vaisselle, figure-toi, ça se charge mais ça se décharge aussi. Mais cela ici, personne n’y pense jamais ! Et moi, j’en ai assez, assez, assez ! » Olivier pleurait, mais c’était plutôt Jean-Pierre, son mari, qui était visé …

« J’assume, j’assume, … et lui alors ? Je ne suis un surhomme, moi ! » disait-elle en rangeant son ‘kleenex’. « Toute la charge est sur mes épaules : les examens des enfants, les problèmes avec les voisins, les rhumatismes de la belle-mère et Jean-Pierre, lui, ne s’occupe de rien ! (La Vie, 9 juin 1988).

Craquer à mi-chemin de la vie, voilà une crise et des souffrances que traversent tous les foyers. Aujourd’hui plus peut-être qu’autrefois. Et cela arrive pas qu’aux femmes. Les maris non plus ne sont pas des surhommes. Pour eux aussi arrive le moment où ils n’avancent plus dans leur carrière, où ils perdent même leur travail ; ils sont dépassés, ne pouvant plus suivre la cadence des éléments plus jeunes dans l’entreprise. C’est l’effondrement du ‘milieu de la vie’. Ils rentrent chez eux, fatigués, éreintés, pour s’enfermer dans le mutisme, pendant des jours et des jours. « Ca ne va pas ? – Mais si chérie ! » Puis plus rien : pas de cris, pas de larmes, on les rentre et on se ronge.

Que faire ?

Si on commençait par laisser son conjoint tranquille ? Qu’il pleure ou qu’il se taise, selon son tempérament. Pendant un certain temps du moins. Sans poser de questions. En l’aimant surtout. Vient alors le moment, où il faudra localiser le conflit avec plus de précision, cerner la cause de la dépression. Car les conflits non localisés prennent des proportions démesurées et les dépressions qu’on n’arrive pas à extérioriser deviennent insurmontables. Ce sont sans doute les démarches à faire au cours de la première accalmie 

Puis un jour il est bon de prendre le temps de retourner avec son conjoint vers le passé commun, de ‘faire anamnèse’, se souvenir du premier matin de l’amour commun, laisser remonter à la conscience la fraîcheur des sentiments anciens. « On ne s’est pas mariés comme deux glaçons ! ». Les vacances justement, peuvent fournir l’occasion et le temps de s’asseoir ensemble : des vacances paisibles où l’on ne fait pas que courir d’une activité à l’autre, ce qui est finalement plus stressant encore que l’activité du restant de l’année. Il faut retrouver la dose voulue d’intimité. C’est précisément ce que le partenaire souhaite tout en le redoutant à la fois. Mais ces retrouvailles, ce retour vers le ‘patrimoine’ commun, c’est tonique pour la vie de couple et du foyer. Cela permet souvent un nouveau départ. La crise n’aura fait que porter l’amour à une plus grande maturité.

Enfin la crise du milieu de la vie n’est pas un simple incident psychologique, elle manifeste une faille qui traverse tout l’être humain : malgré qu’on soit deux on reste seul. C’est toute la difficulté d’être homme ou femme, de devenir mari et femme, père et mère selon le plan de Dieu. « Quel est notre projet de Dieu sur moi, sur nous deux ? Sur notre foyer ? ». La réponse à ces questions est religieuse aussi, et la crise doit être surmontée en utilisant les ressources de la grâce et en s’appuyant sur la foi, l’espérance et la charité

3 – Etre père et mère aujourd’hui

La mère célibataire

Il fut un temps où on n’en parlait pas en public : elle avait fait un faux pas et la faute lui collait au corps pour de bon. De l’homme, on ne parlait guère.

Il n’en va plus de même de nos jours : les mères célibataires sont rarement mises au rancart. Elles ne sont plus expulsées, comme Agar, la seconde femme d’Abraham, le fut au désert avec son fils. On ne les chasse plus. Mais on ne manque pas de leur faire des suggestions, bien pires en fait : « Agar, pourquoi vouloir garder ton enfant ? » 

Sans doute, ne faut-il pas faire l’éloge de la mère célibataire. Toutefois, certaines jeunes femmes qui gardent leur enfant sont mues par un sens de la vie si profondément humain, qu’il doit bien émaner lui aussi de quelque chose de divin. Elles se disent : « L’enfant que je porte est d’abord enfant de Dieu, il appartient davantage à lui qu’à moi ou à son père ». Quant aux familles ou institutions qui les hébergent avec leur petit, qu’elles soient assurées que cette parole de Jésus leur est destinée avant toutes les autres : « Qui accueille en mon nom un enfant comme celui-là, m’accueille moi-même » (Mt 18, 5).

« Vois, Seigneur, je m’en vais et je n’ai pas d’enfants » 

De tout temps, la stérilité du couple a été une grande souffrance. Elle influence toute l’existence : la sexualité, la vie commune de tous les jours, l’insertion sociale, la foi dans l’avenir, la perspective de la vieillesse. C’est une époque particulièrement difficile pour le couple sans enfants, que celle où les faire-part de naissance tombent dans leur boîte aux lettres, avec une régularité de pendule. Frères et sœurs, amis et connaissances leur annoncent avec joie l’arrivée d’un enfant. Les visites à la maternité sont aussi des épreuves pénibles. On fait cadeau aux autres de tout un trousseau de vêtements de bébé, de quoi habiller une famille nombreuse et on n’a pas d’enfant soi-même.  Comme toute souffrance, celle de la stérilité aussi aboutit un jour à la question : « pourquoi ? »  Et on ne pourra pas ne pas l’adresser aussi à Dieu.

C’est un devoir pour l’humanité de faire tout ce qu’elle peut pour remédier à cette souffrance, pour guérir la stérilité. Et c’est possible dans une série de cas, mais impossible dans d’autres.

Actuellement, beaucoup de couples sans enfants mettent leur espoir dans les nouvelles techniques de fécondation artificielle. Les journaux en parlent tous les jours : « Parents heureux grâce au progrès de la science ! ». L’Eglise n’est pas d’avis que ce soit là le bon chemin pour résoudre le problème : on ne guérit pas la stérilité, on la contourne. Beaucoup de gens ne comprennent pas cette attitude de l’Eglise : est-elle une mère qui n’a pas de cœur vis-à-vis de couples éprouvés qui ne demandent que d’accueillir la vie, et qui par ces moyens techniques peuvent obtenir un enfant  

Accueillir un bébé ! L’Eglise pourrait-elle ne pas se réjouir de cela ? Mais l’Eglise pense aussi au comment et à tous les phénomènes annexes. Combien de fruits humains ont dû être sacrifiés pour donner la vie à ce seul bébé ? L’Eglise estime surtout que chaque enfant a le droit de commencer son existence dans l’intimité protégée et sacrée de l’acte conjugal. Pour ceux qui pensent d’abord ‘techniques’, il n’y a guère de différence entre une fécondation qui a lieu dans un laboratoire et celle qui se fait dans le sein de la mère ; le résultat est le même, un enfant à part entière. Mais une réflexion plus en profondeur veut garantir à l’enfant une entrée dans l’existence pleinement humaine ; il a le droit d’accéder à la vie dans l’habitat sacré de la personne de sa mère. Et n’évoquons qu’en passant d’autres considérations accessoires comme le faible pourcentage de réussite et le caractère pénible – quelque peu humiliant même pour le couple – d’interventions techniques répétées. Est-il inconcevable pour la science médicale de guider la recherche dans des voies qui respectent l’acte sexuel humain dans son entière intégrité ? La médecine ne peut-elle pas aider la fécondation dans son déroulement naturel, sans s’y substituer ? Cela exclurait du même coup aussi tout risque de manipulation et tant d’expériences encore plus inquiétantes de point de vue moral.

 « Nos enfants ne sont pas nos enfants » 

Ne pas avoir d’enfants est une grande peine. Il faut donc faire tout ce qui est acceptable pour y remédier. Mais sans doute, y aura-t-il toujours des couples sans enfants. N’y a-t-il pour eux aucune ‘bonne nouvelle’ de la part de Dieu et de l’Eglise ?

L’absence d’enfants ne signifie nullement que l’amour d’un couple ne continue pas à avoir un sens, s’il n’aboutit pas à fécondité physique.  Le livre de Samuel nous a laissé ce très beau passage. Comme chaque année, Elqana était monté au temple avec sa femme Anna ; celle-ci « se mit à pleurer et refusa de manger. Son mari Elqana lui dit : Anna, pourquoi pleures-tu ? Pourquoi ne manges-tu pas ? Pourquoi as-tu le cœur triste ? Est-ce que je ne vaux pas mieux pour toi que dix fils ? » (1 S 1, 7b-8)

La tristesse de ne pas avoir d’enfants peut mettre à l’épreuve l’amour conjugal, quelquefois le refroidir. Mais il peut aussi l’approfondir. Il peut même rapprocher mari et femme en leur révélant un sens plus profond de la fécondité. Dans la douleur, ils comprennent souvent mieux que d’autres couples combien il est vrai que nos enfants ne nous appartiennent pas en propre, qu’ils appartiennent d’abord à Dieu qui les donne. Il n’est pas rare qu’on découvre chez eux un sens très pur de la gratuité de l’enfant, de la vie, de la création tout entière. Ce que d’autres parents n’apprennent souvent que plus tard, eux l’ont compris d’avance : qu’il faut pouvoir lâcher les enfants pour qu’ils aillent leur chemin.

« Il y a une dizaines d’années, à la suite d’une maladie, un médecin m’avait prévenue des difficultés que j’aurais à avoir des enfants. De peur de devenir aigrie, je me suis demandé comment je pourrais affronter cet éventuel échec. Je décidai donc, qu’à chaque rencontre avec un enfant (aussi courte soit-elle, dans le bus, chez des amis), je partagerais quelque chose avec lui. Je considérais que cette relation, bien qu’instantanée, pouvait être aussi belle que celle d’une mère pour son enfant, puisqu’elle était débarrassée de tout sentiment de possession. Cette idée se révèle très enrichissante ». Cette jeune femme a eu le bonheur plus tard d’avoir des enfants à elle. Mais elle avait appris longtemps à l’avance à aimer les enfants des autres en éloignant de son cœur tout désir de les posséder.

Laisser partir les enfants

Un jour, tous les parents doivent passer par là : laisser partir les enfants, s’en détacher, les mettre au monde une seconde fois. Les enfants quittent la maison, le plus souvent pour se marier à leur tour.

La tentation des parents de les retenir est réelle : une aide financière pour démarrer, une certaine pression pour qu’ils reviennent à la maison chaque dimanche. Mais est-ce bon pour les enfants ? Ceux d’entre eux qui sont plus faibles de caractère, plus vulnérables, moins autonomes, risquent d’être plus ou moins tenus en otages ; ils ne quittent jamais entièrement le nid et restent trop liés à leurs parents. Les enfants mariés ne doivent-ils pas à leur tour aider leurs parents à assumer une deuxième paternité – maternité, qui les rende capables de ‘donner la vie à leurs enfants’ dans un sens nouveau ?

Et quand les enfants empruntent de mauvais chemins ?

Que faire quand l’enfant va son propre chemin et que celui-ci ne correspond pas aux principes de ses parents ? S’il se marie avec une divorcée, ou s’il divorce lui-même et se remarie ? Les parents chrétiens ne manquent pas alors de se poser de graves questions : n’avons-nous négligé quelque chose dans l’éducation de notre enfant ? Nous sommes-nous trompés quelque part ? Que faire maintenant ? En conscience, nous ne pouvons marquer notre accord. Mais il reste notre enfant. Comment nous comporter vis-à-vis du nouveau partenaire ? Irons-nous tout simplement en visite chez eux ? Faut-il les accueillir à la maison, sans rien dire ? Nous ne savons plus du tout que faire ni comment …

Voici deux ou trois idées qui peuvent apporter une aide. Ces parents ont certainement le droit de signifier à leur enfant qu’à leurs yeux son comportement n’est pas admissible. Il faudra le dire à l’occasion d’un entretien clair et loyal, respectueux mais sans compromis : « Nous sommes des parents chrétiens et cette situation nous peine ». On peut le faire aussi par l’intermédiaire d’un tiers : un frère, une sœur, un ami, un prêtre. Mais une fois que tout cela a été mis en lumière, il faudra ajouter aussitôt : « Nous restons tes parents, nous ne fermons pas la porte. Car la peine que nous endurons et l’épreuve que subissent nos convictions religieuses, ne nous déchargent pas de notre premier devoir de parents, celui d’aimer notre enfant à travers tout. Nous continuons donc à t’aimer, mais avec une lourde peine sur le cœur ».

Il y a aussi le secours et la consolation de la prière. Durant des années, certains parents intercèdent quotidiennement en faveur de leurs enfants, afin que Dieu apporte une solution, même là où humainement il semble ne pas y avoir d’issue. « La requête d’un juste agit avec beaucoup de force », dit l’Ecriture (Jc 5, 16). Et arrive parfois le jour où l’ange dit : « Dieu a entendu tes cris ». Comme pour Monique, la maman d’Augustin, à qui son fils fut rendu dans la prière et les larmes.

Ne pas pouvoir quitter le nid

Un phénomène nouveau se fait jour parmi les jeunes de notre époque : il arrive de plus en plus souvent qu’ils ne parviennent pas à quitter le nid familial. Il n’y a pas si longtemps, c’était plutôt le contraire : partir le plus vite possible, aller habiter seul, acquérir son indépendance. Actuellement, l’adolescence a tendance à se prolonger, parfois jusqu’à trente ans. Ces jeunes restent à la maison paternelle : « Mes études ne sont pas terminées, je ne trouve pas de travail, je n’ai pas de ressources, pas de logement. Rester chez mes parents m’évite beaucoup de risques que je ne tiens pas à courir. Et puis, je me sens bien ici : nourri, logé, habillé, choyé, en sécurité. D’ailleurs, papa et maman ne demandent pas mieux ; ils me disent : ‘tu ne peux pas trouver mieux ; tu ne peux pas encore t’en aller puisque tu manques encore de ceci ou de cela’ ! »

Certains jeunes attendent donc de s’envoler. Ils continueront d’attendre jusqu’au moment où toutes les assurances seront prises, tous les risques couverts. Eternelle adolescence… Mais faut-il des garanties absolues d’avoir tout sous la main avant de pouvoir quitter le nid ? Il va sans dire que pareille attitude n’est pas sans incidence non plus sur la réponse à une vocation religieuse éventuelle : elle rend particulièrement ardue la décision d’abandonner ‘l’embarcation, les filets et les rivages du lac Galilée’ pour suivre le Christ.

La cause de ce phénomène ? Les parents diront : « Notre enfant, nous l’avons laissé libre, nous ne l’avons pas forcé ; nous l’avons d’ailleurs peu surveillé, peu ‘moralisé’ ; il était libre… ». Justement ! La question est là : peut-on construire une maison sans échafaudages ? Peut-on devenir adulte en l’absence de toute contrainte ? Pour grandir, l’enfant ne doit-il pas se heurter de temps à autre à des exigences, à la ‘loi » ? Et celle-ci lui est proposée par l’adulte. Il n’y a pas d’éducation possible si chacun – père, mère et enfant – ne joue pas son rôle.

Le même principe s’applique d’ailleurs à l’éducation religieuse : Dieu est Dieu, il demande respect et adoration. Et l’homme doit se situer à sa juste place. D’ailleurs le sens de la grandeur et de la majesté de Dieu ne le rend pas lointain : « Un Dieu à qui l’on peut taper sur l’épaule ne m’intéresse pas » disait récemment un jeune ; « des copains, j’en trouve suffisamment ailleurs ».

« J’attends un enfant handicapé »

Lorsqu’on attend un enfant dont on est sûr ou presque sûr qu’il sera handicapé, le temps de la ‘joyeuse attente’ devient un temps d’inquiétude et d’angoisse, un temps de graves problèmes moraux « Vous le gardez, votre enfant ? » : c’est la question posée sur tous les tons.

Mais écoutons, si vous le voulez, un autre son de cloche ! La Vie – l’hebdomadaire français – a fait paraître un entretien entre le Sénateur Henri Cavaillet et Jean Vanier. Le premier est un partisan déclaré de laisser aux parents le choix d’accepter ou non un enfant très handicapé. Jean Vanier, lui, consacre justement toute sa vie à des handicapés.

H. C. « Ne croyant pas en Dieu, je considère en effet que, pendant ses toutes premières heures, un enfant qui ne s’appartient pas encore et n’appartient pas à la société est au couple qui lui a donné la vie. C’est sa création, son bien. Si cet enfant n’est pas normal, acceptable, il faudrait, dans les premières heures, qu’un collège de pédiatres prévienne les parents et demande s’ils souhaitent le conserver ». En cas de désaccord dans le couple, c’est, précise M. Caillavet, à la mère qu’appartient la décision finale.

J. V. « Moi, je vis depuis longtemps avec des personnes qui, selon vos critères, auraient pu être tuées. L’une d’elles, Lucia, est une petite fille abandonnée à la naissance, apparemment inerte et végétative. Toute une équipe s’est engagée autour d’elle et maintenant, elle réagit. Pour nous, il est évident que Lucia a un cœur. Bien sûr, ce ne sera jamais une intellectuelle ; elle ne parlera jamais… Mais pour moi, le débat est là : qu’est-ce qu’une personne humaine ? Je réponds : c’est quelqu’un qui a un cœur, une capacité de communiquer. Et nous savons que même avant de naître un enfant possède ce pouvoir de communiquer. Il nous faut livrer bataille, ensemble, pour la liberté de cet enfant face à la liberté des adultes. Il faut à tout prix défendre la personne humaine. »

 Peut-on ajouter encore quelque chose à ce témoignage d’un homme qui a compris comment Dieu regarde un enfant handicapé ? Si tous les parents qui ont gardé et accepté leur enfant handicapé prenaient la parole, que de ‘bonnes nouvelles’ n’entendrions-nous pas à propos de l’amour et de la communication entre eux-mêmes et leur enfant ?

La mort d’un enfant

La mort d’un enfant est un mystère incompréhensible. Pourquoi cette jeune vie s’en va-t-elle ? Pour un croyant, la peine est tout aussi profonde que pour les non-croyants. Car pour un croyant la question : « Mon Dieu, pourquoi ? » est vraiment poignante.

Y a-t-il une réponse à ce pourquoi ? Au scandale de la souffrance d’un innocent ? On peut essayer de supporter patiemment le deuil, et de reporter toute son affection sur les autres enfants – s’il y en a. On peut chercher de la consolation dans l’amour de son partenaire. Mais tout cela ne supprime pas la douleur, cela ne résout pas non plus le problème du sens de la souffrance d’un innocent ni de la mort prématurée. Encore que la chaleur du foyer et l’amitié de l’entourage puissent rendre la peine plus supportable.

Tout le livre de Job s’est débattu avec ce problème. Y a-t-il une autre réponse que celle de la foi ? Pour la foi en effet, cette vie brisée garde en Dieu son sens profond, encore que caché. Nous ne savons pas comment ni pourquoi. Les pensées de Dieu ne sont pas les nôtres ; son amour prend d’autres chemins que nous ne nous l’imaginons. Mais cet enfant est enfoui dans l’amour de Dieu et il vit auprès de lui.

Dieu accorde parfois aux parents d’un enfant mort prématurément la grâce d’une foi intense en la communion des saints. Ils considèrent leur enfant comme un ‘petit intercesseur’ auprès de Dieu, leur ‘avocat’ et le consolateur de ceux qui sont restés. L’enfant intercède auprès de Dieu pour que ceux dont il a reçu la vie temporelle reçoivent la vie éternelle. Dieu donne souvent à ces parents avec la foi, la confiance, la sagesse, un cœur sensible à toutes les souffrances inexplicables des autres. Une maman me disait l’autre jour : « Nous n’avons pas vraiment ‘perdu’ ce petiot : il est toujours là, auprès de nous ».

Frères et sœurs, les familles vivent entre la souffrance et l’espoir. Mais il y a une bonne nouvelle, une parole d’espoir pour chacune de leurs souffrances. La grâce de Dieu est destinée à tous les couples, à chaque famille, telle qu’elle est. Par la croix et la résurrection du Fils, Dieu a fondé une Alliance d’amour nouvelle et éternelle avec les hommes. Même si nous vivons dans la pénombre de la foi et de l’espérance, l’amour est présent : l’amour de Dieu pour toutes les familles dans leur infinité de variantes, à travers leurs chutes et relèvements. « Et qui nous séparera de l’amour du Christ ? » (Rm 8, 35).

 

 

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