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FICPM- Jornadas FICPM 2009 CONJUGALITÉ ET PARENTALITÉ - Quelles questions pour l’avenir ? |
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« Je voudrais un enfant de toi » : nous avons tous entendu, dans la littérature, au cinéma ou dans la réalité cette manière de dire « je t’aime ». Depuis Platon nous savons et expérimentons qu’il y a une profonde affinité entre l’amour et le vœu d’être féconds ensemble. Nous ne nous aimons pas que pour nous regarder dans les yeux, même si cela est important. Nous ne faisons pas alliance que pour être deux, même si cela est important. Nous nous aimons, nous faisons alliance pour porter des fruits. Le poète René Char l’a dit à sa manière :
Que notre lit [1]d’amour se prolonge après nous Et dresse sa pénombre dans un regard qui rêve, Oui, cela a de quoi rendre heureux[2].
Ce lien profond est souvent oublié aujourd’hui. Souvent l’amour n’est envisagé que de façon duelle, romantique. Souvent la perspective est limitée au couple. Certains nomment « couplisme » cet écueil, qui concerne non seulement l’amour, mais aussi le mariage lui-même. Il est significatif que, en France et peut-être dans d’autres pays, le mot « conjugalité » remplace souvent le mot « mariage ». La conjugalité est le propre du couple : les deux mots ont des origines voisines : « conjugalité » vient de con-jugium, qui signifie « joug-commun », lien. « Couple » vient de copula, qui signifie également « lien ». Alors que le mariage déborde la conjugalité. Le mariage est par définition, intrinsèquement, universellement, la fondation d’une famille. On désigne communément le mariage comme « institution matrimoniale » et non comme « institution conjugale ». Or matrimonial signifie, originellement la charge de la mère, matris-munus. L’homme s’y engage à protéger la mère, à être reconnu comme le père des enfants qui naîtront de son épouse. Un grand juriste français, le doyen Jean Carbonnier affirmait dans un colloque que la présomption de paternité demeure aujourd’hui encore « le cœur du mariage[3] ». Ailleurs, il a pu affirmer que le mariage était « une institution tournée vers l’avenir ». Du point de vue anthropologique, le mariage est l’institution qui articule l’alliance entre les sexes et la succession des générations ; elle est la seule à le faire. L’articulation entre conjugalité et parentalité est donc contenue dans le mot « mariage » - elle ne l’est pas dans le mot « conjugalité ». Ce qui est courant aujourd’hui, c’est la disjonction entre conjugalité et parentalité. En utilisant ces deux termes de manière séparée, on commence par dissocier ce qu’ensuite on va vouloir réunir. Le mot « parentalité », qui désigne un ensemble de fonctions, prédispose déjà à cette disjonction. A la différence de celui « parenté », qui désigne le fait d’être parents, au pluriel, père et mère, et qui pose nécessairement la question du lien. Nul n’est pas parent tout seul. Alors que la parentalité peut s’exercer seul.
Il peut être utile de distinguer conjugalité et parentalité, mais il est important de les réunir. Nous avons entrevu que le dynamisme de l’amour, comme la logique de l’institution, appellent cette réunion, cet enrichissement mutuels.
Plan Trois parties : I. Les dissociations actuelles II. Les enjeux de l’articulation III. Perspectives pastorales
I. Diverses manières de dissocier
Il existe plusieurs manières, aujourd’hui, de dissocier conjugalité et parentalité. J’en retiendrai aujourd’hui cinq.
1. Nous les dissocions par la parole si, comme nous l’avons entrevu, nous cédons au « couplisme », si nous faisons de l’amour une fin en soi, si nous ne parlons du couple qu’en termes de désir, de communication, de bien-être. La plupart du temps l’on ne parle de la fécondité que comme d’un accident malvenu qui pourrait arriver à la sexualité. Placé dans une série de choses éviter entre les maladies sexuellement transmissibles et le sida, l’enfant n’est pas en très bonne compagnie ! Par ailleurs, un certain romantisme réduit l’amour au sentiment. On en parle seulement en termes d’émotion, d’affection, de passion ; on oublie d’en parler en termes d’œuvre, de construction, de réalisation, de don – nous y reviendrons.
2. On dissocie également si l’on méprise l’institution, en donnant toute la place au subjectif, à l’affectif, au ressenti. L’institution apporte de l’objectivité, elle fait entrer dans un cadre, qui est précisément celui de l’accueil des enfants, de la parentalité, de la filiation. C’est souvent au moment où un enfant est attendu ou envisagé que les couples qui, jusque là, vivaient en concubinage, songent à se marier. Ils sentent que l’enfant aura besoin d’un cadre pour sa filiation, d’une double filiation clairement établie, d’un lien publiquement déclaré et reconnu entre ses deux parents. Mais aujourd’hui où nous lisons et entendons qu’en France, un enfant sur deux naît hors mariage, nous pouvons nous demander si les enfants en question pourront bénéficier de ce bien élémentaire que de pouvoir compter sur un lien établi, institué, voulu comme tel, entre leurs parents. En dernier ressort, dans l’union libre, l’enfant est fils ou fille de deux célibataires. Il se sait et se sent issu de deux êtres qui n’ont pas scellé entre eux un pacte public et inconditionnel. Il sait ou sent que la fragilité est inscrite dans la nature même du couple de ses parents. Or, de nombreux témoignages attestent que c’est une source d’inquiétude, voire d’angoisse, pour l’enfant, que de sentir que le lien entre ses parents est précaire, conditionnel, exclusivement privé.
3. Une troisième manière de dissocier consiste à dire avec insistance, comme on l’entend beaucoup dans l’intelligentsia française, que, désormais et de plus en plus, le fondement de la famille ne sera plus le mariage, autrement dit l’alliance conjugale, mais la filiation, c'est-à-dire sur la légitimation des liens parentaux, sur la double reconnaissance de paternité et maternité. C'est ainsi qu'un magistrat a pu déclarer : "Dans la famille moderne, on est d'abord parents ; la filiation est première. La situation matrimoniale est seconde[4]". En réalité, ce n'est pas sans duplicité que l'on feint de croire que l'engagement parental peut tenir s'il n'y a pas d'engagement conjugal. En effet, en l'absence de ce dernier, la trajectoire de l'histoire du couple a bien des chances de ne pas coïncider avec celle de l'enfant. Les données sociales le confirment : une étude scientifique indique que, dans le concubinage, la probabilité de rupture, sous dix ans, est six fois plus forte que dans le mariage lorsqu’il n'y a pas d'enfant, deux fois plus forte encore quand il y a présence d'enfant(s). Une étude similaire, au Canada, donne des résultats très proches[5]. Reconnaître un enfant, c'est bien s'engager envers lui, mais que vaut un tel engagement si on laisse ouverte l'hypothèse de la précarité du couple, c'est-à-dire la possibilité qu'à plus ou moins long terme l'un des deux contractants soit séparé de lui ? Remplacer l'alliance par la filiation n'est qu'une manière apparente de fonder la famille sur l'enfant. En réalité, ce qui restera déterminant dans l'histoire ultérieure, ce seront les aléas de la vie du couple.
4. D’où une quatrième manière de dissocier conjugalité et parentalité, la banalisation du divorce, parfois présenté comme un « nouveau modèle ». Face au divorce et aux séparations, le discours actuellement obligé est que « le couple parental survit au couple conjugal ». Il y a incontestablement du vrai dans cette affirmation, et il va effectivement dans le sens du bien des personnes que de favoriser, en cas de rupture, tout ce qui peut aller dans le sens de la consistance du lien parental. Mais il ne faut pas, pour autant, se cacher la réalité : un lien parental – je préfère dire maternel ou paternel – dissocié du lien conjugal, c’est-à-dire, très concrètement, si le père ou la mère ne vit pas sous le même toit que l’enfant et séparé de l’autre parent, est pour le moins amputé. Il ne reste pas indemne. Plus même, il est fragilisé. Cela est tout particulièrement vrai du lien paternel. Les statistiques sont connues : après divorce, dans 85 % des cas, l’enfant est confié à la garde de la mère. C’est bien la paternité qui est la principale victime de la fragilisation du lien conjugal. Selon les termes de la sociologue Evelyne Sullerot, le père est « le fusible » qui saute au premier court-circuit[6]. On dira bien sûr que ces pères gardent des liens avec leurs enfants. Il paraît même que parfois certains s’en occupent davantage qu’avant le divorce. Cela n’est pas impossible. Mais, au demeurant, ce serait aller contre le bon sens que nier l’importance de tout ce qui se noue au quotidien, par la vie sous le même toit, entre un père et ses enfants – plus même, entre un père, une mère et leurs enfants. La paternité vécue dans l’absence ou l’intermittence est une paternité amputée. Dans plus de la moitié des situations, l’enfant rencontre son père moins d’une fois par trimestre après une période de cinq ans. Il faut bien voir ce qu’implique pour les enfants la « vie morcelée[7] » qui leur est imposée. On peut y songer en voyant ces enfants parcourir, en train ou en avion, des centaines de kilomètres pour aller passer un week-end avec leur père. Après avoir longtemps ironisé sur les inquiétudes à propos des « enfants du divorce », ceux qui font l’opinion commencent à prendre au sérieux certaines données démographiques. On s’aperçoit qu’en France, 50% des toxicomanes appartiennent à des familles éclatées, que 80% des adolescents hospitalisés en secteur psychiatrique et 70% des jeunes en centre de redressement ont été privés de la présence paternelle, que le taux d’échec scolaire est multiplié par deux après la séparation des parents[8]. Doit être prise en compte aussi la souffrance des pères. Dans son ouvrage Quels pères, quels fils ?, Evelyne Sullerot dresse un tableau impressionnant des situations de détresse dans lesquelles se trouvent plongés maints pères séparés de leurs enfants. Un nombre important d’entre eux est conduit au désespoir, à la dépression, à la dérive sociale, à l’alcoolisme, ou même au suicide. Doivent être évoquées ici aussi les difficultés rencontrées par les mères, par ces mères qui se trouvent à la tête non de « familles » monoparentales (expression contradictoire dans les termes) mais d’un foyer monoparental. Le poids des jours pour celles qui doivent assumer une bonne part des rôles - non toutefois de la fonction - paternels. Par ailleurs, des études montrent qu’entre le parent absent - généralement le père, donc - et les enfants, le lien est encore plus fragile après concubinage qu’après divorce. La proportion des pères qui perdent toute relation suivie avec leurs enfants est beaucoup plus grande : près des deux tiers[9].
5. Finalement, en résumé, je dirai que la manière la plus déterminante de dissocier conjugalité et parentalité est une individualisation de la relation parentale. Le fait même que le mot « parentalité » l’emporte sur « paternité » et « maternité » est significatif. Paternité et maternité renvoient l’une à l’autre. Alors que la parentalité peut être perçue de manière individuelle. Comme si l’amour de chacun de ses deux parents s’exerçait indépendamment de la relation qui le lie à l’autre parent. Comme si on pouvait être parent tout seul. En témoigne le développement de l’expression « famille monoparentale », qui est une contradiction dans les termes. Disons « foyer monoparental », ce sera plus juste. Un foyer auquel il manque un des deux parents, généralement vivant. Nous savons qu’il n’est pas facile, pour un enfant de vivre seul avec sa mère ou son père – généralement sa mère. De même, il est extrêmement difficile, pour une femme, d’être mère toute seule. De favoriser la prise de distance tout en étant singulièrement proche. La présence paternelle, masculine, apporte à la sollicitude, mais aussi à la puissance maternelle, une limite. Comme l’écrit un philosophe : « l’absence de la mère vide le monde, son omniprésence le supprime[10] ».
Dans le cadre de la révision des lois de bioéthique, en France, la question est posée d’une ouverture des procréations médicalement assistées aux femmes célibataires. Jusqu’à présent, l’exigence de deux ans de vie commune, même bien légère et fragile, avait au moins le mérite de rappeler que l’enfant, né d’une union, a intérêt à grandir en étant élevé par un couple - en principe le couple parental. La convention internationale des droits de l’enfant, en son article 7, rappelle que, « dans la mesure du possible, l’enfant a le droit de connaître ses parents et d’être élevé par eux ». Une chose est de gérer des situations de fait, une autre est d’instituer. Prévoir dans le droit, a priori, qu’une personne isolée puisse avoir recours à l’AMP, cela reviendrait à établir une discrimination entre les enfants : il serait d’avance légitimé que des milliers d’enfants puissent être privés du bien humain élémentaire d’avoir un père et une mère. J’ose affirmer que ce ne serait pas éthique. On irait alors jusqu’au bout de la dissociation entre conjugalité et parentalité.
II. Les enjeux de l’articulation
Cette articulation est facile à résumer : la conjugalité enrichit la parentalité, la parentalité enrichit la conjugalité. Plus même, l’une appelle l’autre, en profondeur. Chacune aura besoin de l’autre.
L’articulation de la conjugalité à la parentalité prend sa source dans la conjonction entre sexualité et fécondité. En une culture où tout tend à dissocier ces deux notions, il faut rappeler la continuité de sens entre l’une et l’autre. La fécondité ouvre l’union sur l’avenir ; elle lui offre un avenir incarné. « C’est dans l’enfant qu’ils deviennent une seule chair », pouvait affirmer Rachi, un maître du judaïsme[11]. Inversement, au temps des procréations médicalement assistées et des revendications homosexuelles, il faut affirmer que l’ancrage de la paternité et de la maternité dans la chair, dans l’union d’un homme et d’une femme fait partie de leur définition même. Etre né d’une union, recevoir son corps de deux autres corps, cela est sans équivalent. Ici, la donation de la vie est mystère : elle a lieu à travers un acte qui n’est pas un acte technique, qui plonge dans une profondeur insondable, à la fois charnelle et le spirituelle. Pas plus qu’il n’est né de deux individus disjoints, l’enfant n’est élevé par un homme et une femme indépendamment du lien qui les rend pleinement père et mère. La différence entre la masculinité de son père et la féminité de sa mère est source de sens pour lui. Elle fait partie des biens les plus élémentaires pour lui. Elle est le premier support qui lui permettra de découvrir sa propre identité sexuelle. Or, selon l’expression de mon collègue protestant Olivier Abel, « la conjugalité est le lieu où l’on interprète la différence des sexes ». Je ne vois pas de lieu où la différence sexuelle ait une telle importance, autant de temps pour se déployer, autant de médiations concrètes pour s’incarner.
La solidité du lien qui unit son père et sa mère est un bien fondamental pour un enfant. Celui-ci ne reçoit pas seulement l’amour de ses parents en ligne directe, individuellement, mais il reçoit le rayonnement de l’amour qui relie ses parents. « Les parents s’aiment et les enfants récoltent », titrait judicieusement un article récent. En d’autres termes, ce qu’un père peut apporter de plus précieux à ses enfants, c’est le bonheur qu’il apporte à son épouse.
Christiane Singer :
Les enfants n’ont besoin que d’une chose. Pas d’un amour braqué sur eux comme une arme blanche. Seulement de grandir dans l’orbe de l’amour d’un homme et d’une femme[12].
C’est donc une raison supplémentaire, mais non secondaire, non ajoutée, de tout faire pour que le lien soit solide et vivant : que les enfants puissent compter sur la solidité du lien qui unit leurs parents. Il est de bon ton, depuis quelques années, de prendre ses distances avec l’idée de durer pour le bien des enfants. L’idée de « se sacrifier pour les enfants » est sans doute dangereuse, ne serait-ce qu’en raison du fait que si le lien est trop douloureux, sa mère ou son père trop malheureux, l’enfant lui-même en pâtira. Il faut que le lien soit « suffisamment bon » pour qu’il soit source de vie. Mais précisément, avoir le souci de le rendre tel, vivant et heureux est un devoir des parents envers leurs enfants. Le lien entre leurs parents constitue pour eux le premier roc de la réalité, sur lequel ils vont construire et découvrir leur propre identité. En d’autres termes, ainsi que le titrait astucieusement un journal, les parents s’aiment …et les enfants récoltent.
L’articulation entre conjugalité et parentalité, leur intersection, leur réunion offre à lien de filiation sa seule chance d’être cohérent. Sans lien conjugal ou sans lien durable, les dimensions corporelle, juridique et affective de la filiation auront de fortes chances d’être dissociées. Aujourd’hui, disait Aldo Naouri dans une conférence il y a quelques années, ici même à Marseille, un enfant peut avoir été conçu par un homme, il peut avoir reçu son nom d’un deuxième, être élevé par un quatrième, tandis que sa mère vit avec un quatrième. Il n’est pas difficile pourtant de montrer et il faut avoir le courage d’affirmer que l’enfant a besoin de cohérence. L’argument exact est celui-ci : chaque dissociation dans la parenté introduit une discontinuité dans la vie de l’enfant et chacune de ces discontinuités sera une difficulté de plus dans l’histoire du sujet. C’est ici que nous retrouvons l’articulation entre conjugalité et parentalité, autrement dit le mariage comme meilleur cadre pour définir la relation. En dehors du mariage, la définition de la parenté oscille entre deux critères : la reconnaissance volontaire et la « preuve biologique ». On devine l’insuffisance de chacun de ces deux principes. Ni le biologique ni le volontaire seuls ne permettent de définir la paternité. La volonté est un intermédiaire obligé, mais il faut en fixer les bornes. On ne peut faire dépendre une réalité aussi vitale que l’institution d’un lien de filiation du seul bon vouloir des adultes. Mais, par ailleurs, on ne peut définir la paternité comme la conséquence d’un simple fait biologique. La dualité du volontaire et du biologique laisse apparaître une double carence. Cette insuffisance appelle l’opportunité du troisième terme que sera l’alliance conjugale. Le mariage offre d’emblée un cadre à la parenté. Ce qui se joue dans la chair y est d’avance intégré à l’ordre de la parole. Dans l’alliance conjugale, ce qui pourrait relever des prétentions de la volonté souveraine comme ce qui pourrait relever de l’objectivité biologique sont dépassés, et ils le sont l’un par l’autre. Le charnel est imprégné de liberté et la volonté est dépossédée d’elle-même par le consentement à toutes les implications du charnel.
Enfin, Solidement ancrés dans leur conjugalité, les parents seront mieux à même de transmettre à leur enfant la capacité de partir, de les quitter, sans sentir peser sur lui le poids d’une dette de réciprocité. Il n’est pas de meilleure source pour découvrir la loi du désir et de l’alliance que de recevoir celle-ci de ses parents. Selon le psychanalyste Philippe Jullien, « la vraie filiation est d’avoir reçu de ses parents le pouvoir de les quitter à jamais, parce que leur conjugalité était et reste première[13]. »
Réciproquement, il est aisé de montrer tout ce que la parentalité, je préfère dire la parenté, le fait d’être parents, la filiation, apporte à la conjugalité. Etre parents ensemble, cela ne suffit pas fonder le lien, non, mais cela le renforce, l’alimente, l’enrichit très fortement. Les enfants sont l’incarnation de l’union, son prolongement. Comme le dit Rachi, un maître du judaïsme, « C’est dans l’enfant qu’ils deviennent une seul chair ». Ceux qui ont connu la souffrance de l’infertilité sont les premiers à le savoir, à en témoigner : de par leur souffrance même, de par le manque douloureux qu’ils éprouvent. Ils sont alors appelés, s’ils choisissent un chemin de vie, à découvrir d’autres formes de fécondité, dont l’adoption. Ensuite, l’histoire du couple sera ponctuée par l’histoire des enfants : leur arrivée, leur croissance, leurs malheurs éventuellement, leur départ, leur paternité ou maternité à leur tour : tout cela fait partie des ingrédients qui alimentent le lien conjugal non pas de l’extérieur, comme un agrément ou un ornement, mais de l’intérieur, comme sa sève, sa vie : concrètement sa joie. Le psychologue Jean-Claude Sagne propose une typologie des moments de la vie du couple : la constitution, la réalisation, la maturité, la résolution. A y regarder de près, à chacun de ces moments correspond un moment de l’histoire des enfants : la constitution avant leur arrivée, la réalisation avec leur arrivée et leur croissance, la maturité avec la prise de conscience des limites de l’éducation et de la famille, la résolution avec leur départ. Etre époux, c’est traverser ensemble tous ces moments. Une longue traversée, où finalement on devient grands parents ensemble, si Dieu le veut. Se marier, c’est se préparer à devenir non seulement parents, mais grands-parents ensemble.
Les joies et les peines liées à la parentalité tressent avec les joies et les peines liées à la conjugalité comme un écheveau, un entrelacs très subtil, dans une interaction réciproque que la psychologie analyse volontiers, mais qui a aussi une signification spirituelle.
En termes théologiques, le propre du sens chrétien de l’alliance conjugale est de se situer au point de jonction entre le don mutuel des époux et le don de la vie. Comme le dit Denis Vasse, « le mariage est le lieu de la vie qui se donne, et qui se donne à un tel degré que cela se traduit par un enfant qui naît[14] ». Il apparaît finalement que le concept de « don » est irremplaçable pour dire l’articulation en question. L’alliance conjugale est le don mutuel entre deux paroles, deux corps, deux libertés. Or, ce don n’a pas sa propre fin en lui-même ; il tend à se communiquer, à porter du fruit, à se donner lui-même. Il n’est pas seulement effet, chose, mais acte, source. L’homme et la femme ne mettent pas en commun seulement leurs biens, leur avoir, mais leur être, leur vie la plus intime, à un degré d’intimité tel que de ce lieu surgit une troisième vie. Selon les termes du père Caffarel, « s’aimer, c’est se donner l’un à l’autre, pour se donner ensemble[15] ». Comme l’amour Trinitaire, l’amour conjugal donne naissance à une troisième personne, elle-même don et capable de don. On a pu dire que l’Esprit saint était le don en personne[16]. Le charnel est image du spirituel, en même temps que participation réelle à celui-ci. Dans la fécondité, les époux-parents apprennent que donner la vie, c’est la recevoir. En cette réciprocité du donner et du recevoir, ils découvrent une vérité primordiale : que la vie est « don » au sens actif (consistant à donner) et « don » au sens passif (don donné). Ils expérimentent la vie comme grâce, l’identité pratique entre la vie, l’amour et le don. Ce qu’ils reçoivent de leur enfant est indissociable de ce qu’ils reçoivent l’un de l’autre, et réciproquement[17].
III. Incidences pédagogiques
Demandons nous alors : où en sommes nous à ce propos dans la préparation au mariage ? Concevons nous que ce temps prépare à la vie de couple, de couple d’abord, voire seulememnt, ou osons nous considérer qu’il s’agit d’une préparation à la vie familiale, donc aussi aux fonctions parentales ? Pensons nous que les tourtereaux que nous avons devant nous se préparent (aussi) à devenir pères et mères, si Dieu le veut ? Je me demande parfois si nos milieux « cathos » ne sont pas victimes du succès de la pensée chrétienne sur le mariage. Depuis des millénaires, le christianisme nous dit : « l’essentiel, c’est l’amour ». Ne risquons nous pas alors de ne parler que de l’amour ? L’amour est-il tout ? Si vous me le permettez, je citerai ici une formule que je donne souvent à mes étudiants : « l’essentiel n’est pas tout ».
Deux excès ici sont à prévenir :
- soit, comme on vient de le dire, se limiter au couple, considéré de surcroît comme couple amoureux – qui devrait éternellement le rester.
- soit, au contraire, et cela arrive ou cela revient, comme je l’ai indiqué, considérer que c’est l’enfant qui fait la famille ; que c’est lui qui serait la raison d’être du lien entre ses parents. Non, il ne peut pas être la raison de ce lien. Il a besoin, en profondeur, de pouvoir compter sur un lien antérieur, plus fondamental, qui est le lien d’alliance entre ses parents.
Donc, éviter ces deux écueils, affirmer à la fois que c’est le lien d’alliance, d’alliance véritable, qui est fondateur, et ensuite que cette alliance n’est pas une fin en soi, qu’elle est appelée à s’ouvrir, à se donner, à s’incarner en d’autres existences.
J’ai l’intuition qu’il y aurait des incidences très concrètes de cela lors de la manière de parler du mariage et lors des réunions de préparation.
Un exemple, qui m’a été raconté récemment par un prêtre. Il voit venir vers lui, pour se préparer au mariage, deux jeunes gens peu loquaces. Il en vient à la question qui doit être abordée, vous le savez, car le Code de droit canonique définit ce point comme une condition de validité du mariage. « Désirez vous avoir des enfants ? » Un blanc. Les tourtereaux se regardent, perplexes et se tournent vers le prêtre : « c’est que … nous n’en avons jamais parlé ! » Une telle situation est possible ! Vous voyez l’ampleur du problème.
Autre exemple, autre rapprochement : un ami qui intervient dans des écoles pour l’éducation affective est reçu un jour par le directeur qui lui dit : « ne parlez pas des papas », car il y a dans les classes beaucoup d’enfants qui n’ont pas de papas. Que pensons nous d’une telle attitude. Est-ce en taisant le mot que l’on supprimera la souffrance de la privation de père ? En procédant ainsi, ne fait-on pas comme le pompier pyromane qui aggrave ce contre quoi il est sensé lutter ? Ne banalisera-t-il pas, pour l’avenir de ces enfants, le modèle d’une famille sans pères ? Que serait une société où l’on n’oserait plus prononcer le mot « père » ?
Vous le devinez, la question pourrait presque être la même pour le mariage. De même que l’on ose à peine parler des pères, on ose à peine parler du mariage. Sous prétexte peut-être que certains enfants ont des parents non mariés. Et ainsi on contribue à banaliser le modèle du concubinage. Vous voyez le rapport entre ces deux silences, sur les pères et sur le mariage. Entre paternité et mariage, il y a un rapport originel. Ces deux termes, vous l’avez noté, sont plus précis que « conjugalité » et « parentalitié.
Conclusion
L’avenir du mariage est en même temps celui de la parenté, de la double parenté, paternelle et maternelle. Si nous voulons continuer à employer le mot « parents » au pluriel, et non pas au singulier, continuons une culture de l’institution, de l’institution du lien, des liens autres que subjectifs. Le mariage tourne l’alliance vers l’avenir, la tournant vers la génération, de génération en génération. Le mariage est à la croisée des chemins, d’un chemin horizontal qui relie des époux, et d’un chemin vertical, qui est la succession des générations. Ce croisement a la forme d’une croix. Mais la croix est chemin de vie.
Terminerai par une belle image biblique du bonheur, deux versets du psaume Dans la Bible, cette image du bonheur (psaume 128) Ton épouse, une vigne fructueuse au cœur de ta maison Tes enfants comme des plants d’olivier alentour de ta table. Je vous souhaite de trouver ou forger une parole équivalente pour dire le bonheur de la mère … et de l’épouse !
Xavier LACROIX Université catholique de Lyon Comité consultatif national d’éthique [1] « Aimer revient à désirer concevoir et enfanter », Platon, in Le Banquet. [2] René Char, « Vers aphoristiques », in La nuit talismanique (1978), Gallimard, Pléiade, 1983, p. 493. [3] Conférence sur le mariage, Ecole supérieure de la magistrature, 1er avril 1994. [4]. Jean-Pierre Rosencsveig, Le Monde, 21.9.95. Dans le même sens, Irène Théry, "Ce demi-siècle identifie la famille à partir de l'enfant et non plus à partir du couple", Le Démariage, Odile Jacob, 1993, p. 330. [5] Laurent Toulemon, « La place des enfants dans l'histoire des couples », Population, n° 49-6, 1994. [6] Evelyne Sullerot, Le grand remue-ménage. La crise de la famille, Fayard, 1997. [7] Expression d’une mère divorcée. [8] Références dans mon ouvrage, De chair et de parole : fonder la famille, chapitre I, Paris, Bayard, 2007. [9] Populations et sociétés, n° 220, janvier 1988. [10] Jean-Marc Ghitti, Pour une éthique parentale, Paris, Cerf, 2005. [11] Cité par Josy Eisenberg, A Bible ouverte, vol. II, Et Dieu créa Eve, Albin Michel, 1979, p. 155. [12] Christiane Singer, Eloge du mariage, de l’engagement et autres folies, Albin Michel, Paris, 2000, p. 120. [13] « Autrement dit, mettre au monde, c’est savoir se retirer, de telle sorte que les descendants soient capables de se retirer à leur tour. (…) Seuls les parents qui savent vivre leur conjugalité et rester dans leur propre génération ne font pas peser sur leurs descendants le poids d’une dette de réciprocité. » Philippe Julien, « Conjugalité et parentalité », Etudes, novembre 1998, p. 475. [14] Entretien, février 2003. [15] Henri Caffarel, Les cahiers sur l’oraison, Paris, novembre 1967. [16] Henri Caffarel, ibid. [17] Pour plus de développements : voir X. Lacroix, Passeurs de vie, Paris, Bayard, 2004, chapitre VII.
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