Mesdames et Messieurs, sœurs et frères dans le
Christ
Le sujet qui nous a été proposé se base sur un
passage de la 1re épître de saint Pierre (3,15).
Commençons par rappeler ici son contexte :
« Et qui vous ferait du mal, si vous devenez zélés
pour le bien ? Heureux d’ailleurs quand vous
souffririez pour la justice. N’ayez d’eux aucune
crainte et ne soyez pas troublés. Au contraire,
traitez saintement dans vos cœurs le Seigneur
Christ, toujours prêts à la défense contre quiconque
vous demande raison de l’espérance qui est en vous.
Mas que ce soit avec douceur et respect, en
possession d’une bonne conscience, afin que, sur le
point même où l’on vous calomnie, soient confondus
ceux qui décrient votre bonne conduite dans le
Christ. Car mieux vaudrait souffrir en faisant le
bien, si telle était la volonté de Dieu, qu’en
faisant du mal ».
Dans ce passage, on nous a demandé de centrer notre
attention sur cette phrase du verset 15 : « [soyez]
toujours prêts à la défense contre quiconque vous
demande raison de l’espérance qui est en vous ».
Notre présentation se veut adressée aux animateurs
du CPM, en les rappelant leur rôle fondamental dans
la formation des jeunes couples à travers leur
témoignage. Témoignage donné par la parole mais
aussi par la vie, en montrant non seulement ce
qu’ils pensent mais aussi ce qu’ils font.
Témoignage basé sur une conscience claire de la
pensée de l’Église et vécu en cohérence de vie.
Témoignage vécu à deux, en famille, mais aussi en
petite communauté de vie avec d’autres couples de
l’équipe, pour qu’il soit plus riche et plus vrai
parce que basé sur une préparation soignée, avec
amour mais aussi avec exigence, car nous savons que,
de cette façon, le témoignage sera plus perceptible
et plus efficace.
INTRODUCTION
Pour la préparation de cette conférence, nous sommes
partis de notre vécu en couple, Ana et Vasco, et
dans le sacerdoce, Cónego Janela, un couple et un
prêtre partageant, au cours de ces dernières 30
années, une expérience de vie qui a débuté
précisément avec une expérience de CPM en 1980.
Cette expérience de CPM s’est reproduite quelques
fois avec le même groupe de couples animateurs. À
un certain moment, nous nous sommes rendus compte du
besoin d’approfondir ce que nous avions vécu
ensemble et nous avons décidé de rejoindre les
Équipe Notre-Dame, mouvement ecclésial fondé par
celui qui serait aussi le fondateur des CPM, le Père
Henri Caffarel.
Il est approprié de rappeler que nous avons une
racine commune : nous avons le même fondateur, le
Père Caffarel. « À l’époque de la constitution de
la Commission de Direction des CPM, son premier
Directeur a été le Père Caffarel, qui déjà en 1944
s’occupait des couples de fiancés, en réalisant des
sessions où il faisait des conférences. Mais avant
ces conférences, il y avait toujours un échange de
points de vue basé sur les lettres que les jeunes
couples devaient envoyer aux dirigeants de la
session avec leurs réactions et les questions […]
suscitées par la conférence précédente ». Cette
préoccupation de la part du Père Caffarel aboutirait
à la création des centres de préparation au mariage
(CPM).
En 1956, le Père Caffarel confie à Jean et
Jacqueline Pillias la responsabilité de la
préparation des jeunes couples afin d’assurer
l’unité des efforts.
Eh bien, on peut se demander : qu’est-ce qu’un
prêtre et un couple — un couple qui s’est initié à
l’activité pastorale avec le CPM et vit un parcours
parallèle aux Équipes Notre-Dame — peuvent apporter
à cette conférence ? C’est bien la question que
nous nous sommes posés dès le début.
Pour répondre à cette question, nous avons fouillé
dans les textes du Père Caffarel pour nous rappeler
ce qu’il nous a laissé. Nous avons trouvé pas mal
de textes, quelques-uns déjà publiés en portugais,
parmi lesquels un a particulièrement attiré notre
attention. Il s’agit de son testament spirituel
(présenté à Chantilly, France, en 1987, 14 ans après
s’être volontairement éloigné de la responsabilité
du Mouvement des Équipes Notre-Dame). Nous avons
trouvé aussi une énorme source d’inspiration dans la
revue L’Anneau d’Or, que le Père Caffarel a
éditée en France de 1945 à 1967.
En relisant ces textes admirables de notre Fondateur
commun, nous avons senti une admiration énorme
devant sa capacité de voir plus loin, devant son
discernement et la clarté de son analyse, et nous
constatons qu’encore aujourd’hui nous nous
reconnaissons entièrement dans ses paroles
prophétiques, qui sont d’une actualité
impressionnante.
Notre tâche a donc été très facilitée, et
aujourd’hui nous nous sentons ici presque comme
émissaires et porte-parole en vous apportant les
paroles du Père Caffarel, qui résonnent dans ce que
nous avons vécu au service de l’Église, en plusieurs
activités pastorales au niveau paroissial, diocésain
et national.
Ce que nous vous apportons, ce ne sont donc pas nos
paroles mais notre vie, selon les paroles du Père
Caffarel. Que Dieu nous aide à vous la communiquer
avec clarté.
Dans ces textes, le Père Caffarel nous présente la
spiritualité conjugale, vécue et approfondie en de
petites communautés. Ce n’est pas exclusif à aucun
mouvement, ni même valable uniquement pour quelques
Chrétiens. C’est une découverte vécue et
approfondie en Église au cours de beaucoup d’années
et qui fait aujourd’hui partie du Patrimoine
commun. La spiritualité conjugale peut être vécue
de plusieurs façons et selon plusieurs méthodes. Il
faut donc bien la connaître afin de pouvoir la
vivre, l’approfondir et la témoigner.
De notre expérience, ce que nous pourrions peut-être
suggérer c’est que l’approfondissement de la
spiritualité conjugale soit envisagé aux CPM de
façon à ce qu’on puisse évaluer mieux l’avantage de
la divulguer auprès des couples animateurs pour
qu’eux aussi puissent éprouver de nouvelles
dimensions de cette découverte admirable et
permanente qu’est le don que nous portons et qui
nous a été fait par le Christ : notre sacrement de
mariage. Il y a tout un chemin d’approfondissement
dans les perspectives métaphysique, théologique et
mystique, et non seulement sociale, psychologique et
morale. En vivant plus profondément leur sacrement,
les couples animateurs ne manqueront pas de
témoigner avec plus de profondeur les raisons de
leur espérance fondée sur le Christ ressuscité,
vivant au plus profond de notre être en tant que
personne et au plus profond de notre être en tant
que couple. Remplis de cette nouvelle nourriture,
ils témoigneront encore mieux de leurs réalités
humaines mais aussi de leurs réalités chrétiennes,
puisque les deux font partie de la proposition que
l’Église veut mettre dans les mains des jeunes
couples sur le point de se marier.
Dans la fidélité à ce que nous a été demandé, nous
avons essayé de structurer notre présentation en
deux grandes parties :
– La spiritualité conjugale d’après le Père Caffarel
– Une vie en communauté (selon notre propre
expérience).
Passons donc à la présentation des notions de
spiritualité conjugale auxquelles nous sommes
parvenus à travers les écrits et le témoignage du
Père Caffarel.
I – LA SPIRITUALITÉ CONJUGALE D’APRÈS LE PÈRE
CAFFAREL
En tant que baptisés en Christ, nous sommes tous,
laïcs et consacrés, appelés à la sainteté. Mais les
voies vers la sainteté devront être différentes
selon l’état de vie de chacun.
Les gens mariés sont donc aussi appelés, par deux, à
cheminer vers la sainteté, et le chemin qui leur est
propre est ce que l’on appelle la spiritualité
conjugale. Voilà un mot suspect.
Commençons par un texte très court extrait du livre
du Père Caffarel Espiritualidade conjugal:
[Quand on parle de spiritualité] les réactions
suscitées […] sont très variées. Elles ne
sont pas toutes d’intérêt ou de sympathie. […]
Parfois on s’entend dire : « Moi, je ne suis pas
un mystique. Être bon chrétien, ça me suffit : je
suis bien trop pris par mes tâches professionnelles,
familiales, sociales… pour m’occuper encore de
spiritualité ! ». Et parfois même, c’est un vrai
scandale : « S’évader ainsi du temporel, n’est-ce
pas trahir ? Alors que tant de détresses requièrent
le dévouement de tous, alors qu’une civilisation
nouvelle s’élabore – qui se fera d’ailleurs contre
nous, si elle ne s’édifie pas avec nous ».
Les autres, tout en lui accordant plus d’estime, n’y
voient que la science de la prière et de la vertu :
il ne leur viendrait pas à la pensée que la
spiritualité puisse avoir un rapport quelconque avec
les responsabilités familiales, professionnelles ou
civiques… Les uns et les autres ignorent ce qu’est
exactement la spiritualité.
Comment dissiper les équivoques ?
Il n’est sans doute que de bien préciser ce que
désigne le mot spiritualité.
La spiritualité est la science qui traite de la vie
chrétienne et des voies qui mènent à son plein
épanouissement.
Or la vie chrétienne intégrale n’est pas seulement
adoration, louange, ascèse, effort de vie
intérieure. Elle est aussi service de Dieu, à la
place assignée par lui : famille, profession,
Cité… Aussi bien, les foyers qui se groupent pour
s’initier à la spiritualité, bien loin de rechercher
les moyens de s’évader du monde, s’efforcent-ils
d’apprendre comment, à l’exemple du Christ, servir
Dieu, dans toute leur vie et en plein monde.
Dans un autre texte, le Père Caffarel nous raconte
les premières interrogations qui se sont posées à
lui:
Alors, avec beaucoup de volonté, de ténacité, nous
avons essayé de creuser la doctrine du mariage. La
pensée de l’Église sur tous les aspects du mariage
: nous nous sommes demandés comment vivre
chrétiennement les réalités conjugales et
familiales. Et puis, nous avons élargi notre
question : comment vivre dans l’état de mariage
toutes les exigences de la vie chrétienne ? — je
crois que c’est plus exact. Et notamment, il nous
est apparu qu’il fallait élaborer une spiritualité
de chrétien marié car, c’était évident,
l’enseignement courant de l’Église, des prêtres, à
des hommes et des femmes qui voulaient se
sanctifier, c’était une spiritualité élaborée par
des moines ou des religieux.
En 1987, le Père Caffarel présentait son testament
spirituel et résumait ainsi les fondements de la
spiritualité conjugale :
– Le mariage est une œuvre de Dieu et est le
chef-d’œuvre de Dieu.
– Le mariage a une âme et c’est l’amour, et négliger
l’amour, c’est condamner le mariage.
– Hommes et femmes ne peuvent pas être fidèles à
l’amour sans le secours du Christ, c’est pourquoi il
a inventé le sacrement de mariage.
– Les chrétiens mariés, comme les autres, comme les
moines, sont appelés à la sainteté, et c’était assez
original. Le Concile n’avait pas encore eu lieu et
c’est au Concile qu’il avait été insisté très fort
sur l’appel à la sainteté des laïcs.
– La vie conjugale comporte de très grandes
richesses et aussi de très grandes exigences.
Il faut les explorer pour mieux les connaître.
Et le Père Caffarel ajoutait :
– Il est nécessaire et indispensable d’élaborer une
spiritualité du couple, cela ne peut être la
spiritualité du célibataire ou du moine.
Ceci dit, approfondissons un peu ces notions de
spiritualité conjugal à travers un texte du Père
Caffarel de 1958.
POUR UNE SPIRITUALITÉ DU CHRÉTIEN MARIÉ
(L’ANNEAU D’OR 1958)
La « tentation de la sainteté »
Je me propose donc de vous donner un aperçu de la
« spiritualité du chrétien marié ». Mais, dès le
point de départ, réaffirmons-le : il n’y a pas
plusieurs saintetés, il n’y a qu’une perfection
chrétienne. Saint Thomas d’Aquin la définissait
ainsi : « Tout être est parfait en tant qu’il
atteint sa fin, qui est sa perfection dernière ; or,
la fin dernière de la vie humaine est Dieu et c’est
la charité qui nous unit à lui, selon le mot de
saint Jean : “Celui qui reste dans la charité
demeure en Dieu et Dieu en lui”. C’est donc
spécialement dans la charité que consiste la
perfection de la vie chrétienne ». Pour le laïc,
pour le religieux, la sainteté est la même, elle se
définit de même.
Tout chrétien — et donc tout chrétien marié — est
appelé à la perfection.
Il faut bien reconnaître, néanmoins, que lorsqu’ils
en prennent conscience, les laïcs sont quelquefois
saisis de panique devant cette perspective de la
sainteté. Rien n’est impressionnant comme cet aveu
de Jacques Rivière : « Mon Dieu, éloignez de moi la
tentation de la sainteté. Ce n’est pas mon œuvre.
Contentez-vous d’une vie pure et patiente que je
ferai tous mes efforts pour vous donner. Ne me
privez pas de ces joies délicieuses que j’ai
connues, que j’ai tant aimées, que j’aspire tant à
retrouver. Ne confondez pas. Je ne suis pas de
l’espèce qu’il faut. Je suis marié et père, je suis
écrivain. Ne me tentez pas avec des choses
impossibles. J’y perdrais du temps, du temps que
je peux employer autrement pour votre service ! ».
Nécessité d’une spiritualité du chrétien marié
Donc, une seule sainteté à laquelle tout le
monde est appelé et de laquelle il s’agit de dire
sans cesse aux chrétiens qu’ils sont faits pour
elle.
Mais
des spiritualités ? Des
spiritualités, c’est-à-dire des routes pour
atteindre à cette sainteté ? Qu’est-ce qui
spécifie, qui caractérise ces routes diverses ?
D’abord, comme le suggère le Père Congar, l’état de
vie. C’est bien évident, la doctrine chrétienne,
qui est la même pour tous, ne peut être vécue de la
même manière par un moine, par une religieuse
enseignante, un membre d’Institut séculier, par un
homme ou une femme mariés. On peut déjà préciser
une spiritualité particulière à chacun de ces états.
Ce qui spécifie également les spiritualités, ce sont
les grandes orientations qui ont été données par les
fondateurs des différents Ordres : la louange d’un
côté, la réparation d’un autre, ou encore l’accent
mis sur la pauvreté : aspects divers présentant,
dans l’Église, des saints aux physionomies
extraordinairement variées. Deux chrétiens
médiocres se ressemblent, tandis que deux saints
sont toujours très dissemblables, quoique habités
l’un et l’autre par une héroïque charité. Des types
de sainteté variés, des routes variées, tout cela
pour réaliser cette unique sainteté et offrir à
notre admiration un visage multiple du Christ, qui
reste cependant le même : l’unique visage du
Christ.
En quoi va consister la spiritualité du chrétien
marié ? On pourrait dire, on dira peut-être un
jour, qu’il y a des spiritualités du chrétien
marié. D’ailleurs, dès maintenant, ne voit-on pas
des types de foyers divers ? Il serait intéressant
et instructif de posséder une série d’études sur les
foyers se rattachant, par les tiers-ordres ou par un
autre lien, aux grands ordres religieux. Mais
laissons cela, ce n’est pas notre sujet. Essayons
seulement de voir ce qui vaut pour tous les foyers.
Voyons d’abord, en quelques mots, ce que n’est pas
la spiritualité conjugale. Le Père Caffarel écrit :
Pas un plagiat
Elle n’est pas un plagiat de la spiritualité
monastique.
[…]
Ni évasion :
Second erreur à écarter : le type de vie
spirituelle d’évasion qui ne tient pas compte des
responsabilités conjugales et sociales.
[…]
Ni individualisme :
Autre erreur. En bien des domaines, les époux
observent l’unité de vue et d’action qui est de
règle sur le plan du foyer. Mais il n’est pas
question de communiquer au plan spirituel. On vit
avec Dieu chacun pour soi. Chacun suit son petit
sentier personnel, à l’écart et à l’abri de
l’autre. Comme un célibataire. Chacun dit :
« je », sans penser au « nous » créé par le
Sacrement.
[…]
Pas de confusion
Quatrième erreur — une vie spirituelle qui serait
une manière de confusion.
Or il ne peut y avoir de confusion puisque chacun
garde sa propre personnalité et sa condition de
baptisé.
Deus âmes qui s’unissent devraient faire d’avantage
qu’additionner leur potentiel spirituel, elles
devraient le multiplier.
Et maintenant la définition de la spiritualité
conjugale par la positive :
Essayons donc de décrire cette spiritualité que
réclament les ménages et dont ils ont si grand
besoin pour sauvegarder leur vie de foyer.
– Le mariage offre aux époux des secours et comporte
des dangers propres.
– La spiritualité conjugale doit les inviter à
christianiser toute leur vie et à faire resplendir
la Rédemption à leur foyer.
LES SECOURS DU MARIAGE
Le conjoint
Quels secours sont propres aux chrétiens mariés ?
Car ils ont des secours qui sont à eux, qui sont
leur bien — secours d’ordre naturel et d’ordre
surnaturel.
D’abord, ce secours qui doit être l’union
conjugale, le fait d’être deux ensemble,
pour cheminer ensemble vers ce terme auquel Dieu les
appelle : la sainteté.
Chacun doit trouver dans l’autre les éléments qui
équilibreront, stabiliseront, épanouiront sa vie
spirituelle.
[…]
L’amour humain
L’amour est une réalité très grande, très sainte,
qui s’enracine au plus charnel de l’être, mais qui
doit s’épanouir au plus spirituel. Cet amour humain
d’un homme et d’une femme l’un pour l’autre, alors
même qu’il se situe en des zones extérieures, est
une introduction à un amour tout intérieur. Nous
sommes ainsi faits, que le sensible initie
l’esprit. La sexualité est incitation à sortir de
son égoïsme, orientation l’un vers l’autre de deux
êtres qui risquaient de demeurer chacun dans sa tour
d’ivoire. Cet attrait charnel — bien vécu, s’entend
— fait que les êtres se rejoignent et, peu à peu,
accèdent à un amour d’un niveau toujours plus élevé,
jusqu’à cet amour tout baigné de l’amour de Dieu
qu’on appelle la charité conjugale.
[…]
Le mariage, symbole des réalités divines
Un autre secours offert par le mariage, c’est
précisément sa valeur de symbole du monde divin
et des réalités divines. C’est bien cela, en
effet, que les foyers doivent découvrir dans leur
amour humain : une initiation à l’amour chrétien, à
l’amour du Christ.
[…]
Les secours surnaturels
Mais si la vie de mariage apporte des secours
naturels déjà précieux, elle est surtout une réalité
surnaturelle. Le mariage chrétien tout entier, dans
toutes ses réalités, est surnaturel
et sacramentel.
Le mariage est un sacrement, c’est-à-dire que le
sacrement n’est pas quelque chose de « plaqué », de
surajouté ; c’est ce don l’un à l’autre, de l’homme
et de la femme, qui est mariage, qui est sacrement.
En fait c’est leur don mutuel qui est sacrement, et
c’est toute leur vie de don mutuel qui est cette
source de grâces. Si le Christ a pu dire : « Quand
deux ou trois vous êtes réunis en mon nom, je suis
au milieu de vous », à plus forte raison est-ce vrai
lorsque ceux qui sont unis, le sont par un
sacrement. Et par un sacrement qui dure, et par un
sacrement qui est une source de grâces jamais tarie.
Mais précisons bien : Quand on dit que le mariage
est un sacrement, cela veut dire que toutes les
réalités du foyer sont porteuses de grâces pour les
époux qui le vivent selon la volonté divine. C’est
dans et par le contexte de la vie conjugale que le
Christ communique sa grâce à chacun des époux.
Comme pour les autres sacrements, l’action du Christ
n’est efficace que dans la mesure où nous
l’accueillons. Par conséquent, il faut s’ouvrir à
elle par la foi, par l’humilité, par la coopération
qu’elle exige.
Foi, humilité, attente aussi : les sacrements
opèrent dans la mesure où nous avons faim des dons
qu’ils nous offrent. Et puis, coopération, bien
sûr. Si l’on ne s’efforce pas d’aimer, si l’on ne
travaille pas à rendre son union plus profonde, si
l’on ne s’acquitte pas de ses tâches, l’action du
sacrement est comme entravée. Mas si, au contraire,
on s’en acquitte vraiment comme il convient, alors
le sacrement est réellement ce don merveilleux de
Dieu aux chrétiens mariés qui fait de leur foyer une
cellule de l’Église.
[…]
LES DANGERS DU MARIAGE
Le mariage offre donc des secours inappréciables
pour tendre vers la sainteté, mais incontestablement
il comporte des dangers, ceux-là même dont se
préservent les religieux par les trois vœux :
danger des biens matériels, par le vœu de pauvreté ;
des amours humains, par le vœu de chasteté ; de la
fantaisie et de l’indépendance, par le vœu
d’obéissance. Nos chrétiens mariés n’ont pas ces
trois vœux, et pour cause ! Ce serait donc se
tromper étrangement que de les inviter à ressembler
le plus possible à des religieux. Qui ne le voit ?
Ce serait leur barrer la route vers la sainteté. Ce
serait les vouer à un perpétuel complexe
d’infériorité. Comment pourraient-ils ressembler à
des religieux qui par les vœux se sont dépouillés de
l’argent, de la vie sexuelle, de l’indépendance,
alors que leur vie quotidienne, à eux mariés, les
ramène sans cesse à ces réalités ? Ce n’est donc
pas en renonçant à ces réalités-là mais en
s’efforçant de les vivre chrétiennement, qu’ils
feront resplendir la Rédemption du Christ en ce
triple domaine. Mais précisément, l’usage chrétien
des biens de ce monde offre de sérieuses
difficultés. Parlons-en quelque peu.
Les biens matériels
[…] La préoccupation et la recherche des biens
matériels supprime la liberté de temps, qui pourrait
être infiniment précieuse pour une vie plus humaine
et plus chrétienne. Exhorter les gens mariés à
l’esprit de pauvreté, qui consiste à savoir user
chrétiennement les biens matériels — et c’est
quelques fois plus difficile que de se dépouiller de
tous ses biens ; leur apprendre aussi à transcrire
dans la pratique cet esprit de pauvreté, qui ne doit
pas rester seulement un esprit.
[…]
L’amour humain
Une seconde série d’obstacles peuvent être
rencontrés dans l’amour humain. En disant l’amour
humain, je ne parle pas seulement de la vie
charnelle, mais aussi de l’amour spirituel des époux
l’un pour l’autre — et j’entends spirituel d’abord
au sens humain du mot. Cet attachement de deux
êtres l’un à l’autre, s’il n’est pas sans cesse
corrigé, guéri, transfiguré par la charité de Dieu,
est souvent un véritable obstacle à l’épanouissement
de la vie chrétienne. Moins de liberté d’esprit,
moins de liberté de cœur, une espèce de filet qui se
tisse, qui enserre peu à peu…
[…] il lui faut faire très grand effort, souvent,
pour que l’amour du conjoint ne relègue pas l’amour
de Dieu au second plan.
[…]
L’indépendance
Troisième danger, quelque chose de plus dangereux
que les biens matériels : c’est l’esprit
d’indépendance, l’esprit d’insoumission
[…] On est effrayé, actuellement, de cette
« spiritualité d’insoumission », si l’on peut dire,
chez beaucoup de laïcs : volonté propre, idées
personnelles, critiques acerbes… Que faire ? Les
inviter d’abord à la soumission mutuelle. […]
L’amour est une grande école de dépendance, à
condition qu’il soit vrai et droit. Soumission à
l’autre, soumission aux exigences du foyer. D’une
certaine manière, ils ne peuvent éviter cette
soumission ; mais encore doivent-ils l’accepter
comme une dépendance aimée et choisie ; alors, rien
de bienfaisant, de purifiant comme cette dépendance
de tous les jours, du matin au soir, et le jour et
la nuit.
[…]
Pas de formation
Parmi les dangers, signalons le plus grave :
l’absence de formation à une vraie vie chrétienne.
La formation à cette spiritualité des chrétiens
mariés manque gravement à ceux qui s’engagent dans
la voie du mariage. Pour cette formation ils n’ont
ni temps, ni maîtres, ni école ! On les embarque
dans une vie étonnamment difficile, sans les y
préparer : il y a là quelque chose de
singulièrement grave !
L’Anneau d’Or, pour sa part, s’est donné mission
d’apporter aux fiancés et aux foyers cette
spiritualité du chrétien marié. Avec quelques
foyers nous avons mis sur pied un Centre de
préparation au mariage, à Paris (16e), 17, rue
Dufrénoy. Les initiatives se multiplient. Il
n’empêche que nous sommes encore loin du compte.
[…] Enfin, pour les foyers comme pour les
religieux, il est bien difficile de vivre la vie
chrétienne si on ne la vit pas en commun. L’exemple
que nous ont donné les premiers chrétiens doit être
suivi […] ces petites communautés, que
j’appellerai un « milieu nourricier surnaturel » où,
précisément, on trouve cette entraide qui permet aux
foyers de s’ouvrir et de s’épanouir à la grâce du
Christ.
[…]
CHRISTIANISER TOUTE SA VIE
Il resterait à montrer maintenant le visage de ces
foyers qui s’efforcent de vivre selon cette
spiritualité conjugale. Je me contenterai de brefs
aperçus.
Il s’agit de christianiser toute la vie familiale.
Et d’abord, de rechercher le sens chrétien de toutes
les réalités familiales, de se poser la question :
« Au fond, quelle est la pensée de Dieu sur l’amour,
sur la paternité et la maternité, la sexualité,
l’éducation, sur toutes les grandes réalités du
foyer ? ». Et non seulement de découvrir, mais
encore de vouloir réaliser l’idée de Dieu en tous
ces domaines.
Il faut encore rechercher ce qu’on appelle
volontiers un style chrétien du foyer : le
style chrétien des rapports entre les personnes :
entre les époux, entre parents et enfants, entre
parents et grands-parents, entre le foyer et les
amis ; un style chrétien du cadre : de la maison,
du mobilier, du vêtement, des repas, des dépenses ;
un style chrétien des activités quotidiennes : le
travail, les loisirs, le lever, le coucher, les
veillées, l’hospitalité. Comment faire que tout
cela soit chrétien, apparaisse chrétien, que tout
cela resplendisse de la grâce du Christ ? Un style
chrétien des jours : le dimanche ne se vit pas
comme le samedi, le samedi comme le jeudi, le jeudi
comme les autres jours de la semaine ; un style
chrétien des grands événements : la naissance, la
maladie, les épreuves, le mariage, la mort… Vivre
chrétiennement ces événements. Et tout cela, « afin
que Dieu soit glorifié en toutes choses », comme
disent les bénédictins.
Enfin, le foyer n’étant pas isolé dans la cité et
dans l’Église, cette spiritualité conjugale et
familiale est aussi une spiritualité de l’engagement
du foyer dans les tâches ecclésiales.
Actuellement —
le Père Caffarel écrivait en 1987 — il faut
partir de plus bas, il y a des quantités de couples
qui se fondent et qui n’ont pas eu une véritable
catéchèse et qui ignorent beaucoup de la vie
chrétienne, et qui satisfont très mal aux exigences
de la vie chrétienne. Actuellement, je connais des
Équipes Notre-Dame où l’on s’efforce d’obtenir que
tous les ménages aillent à la messe le dimanche. La
question ne se serait pas posée, il y a 40 ans,
c’est un fait, c’est une question de pratique
religieuse, mais c’est surtout une question de
formation religieuse…
Pour terminer, voyons encore deux textes
remarquables du Père Caffarel, publiés dans un
numéro spécial de la revue L’Anneau d’Or,
citée plus haut, sous le titre « Mystère de
l’amour ». Les deux textes datent de 1945 !
1. Le mariage est un sacrement
Quand nous parlons de mariage nous parlons plutôt de
moralité que de spiritualité.
La vocation de l’amour est une relation de l’homme
avec Dieu, source de l’amour. Cette relation de
l’homme avec Dieu est un « mystère ». L’amour est
un mystère. Pour qu’il soit révélé, une analyse
humaine rationnelle ne suffit pas. Il faut aller
plus loin, s’approcher de Dieu, car seul Dieu, qui
est amour, sait parler de l’amour.
Parler de l’amour en tant que relation de l’homme
avec Dieu est dire que le mariage est un sacrement,
c’est-à-dire un signe visible de l’engagement de
Dieu avec le couple chrétien. L’amour conjugal est
image du Dieu Trinitaire.
Le couple chrétien est uni par le sacrement de
mariage, et cette condition de marié lui donne le
droit aux grâces propres de son état.
Quelles sont ces grâces ? Voilà un bon sujet pour
un approfondissement.
Guérir l’amour.
Oui, car l’amour a souvent besoin d’être guéri de
l’égoïsme, de l’amour de soi, de la tentation du
pouvoir et du contrôle sur l’autre…
Transfigurer l’amour.
Nous apprenons non seulement à entretenir l’amour
mais aussi à nous dépasser dans l’amour. C’est le
renoncement total à nous-mêmes et le dévouement
total à l’autre. Ce n’est pas une grâce de confort
et de facilité. Mais les époux qui ont traversé des
crises et se sont dépassés savent bien comme il est
bon d’arriver à bon port et de sentir qu’ils aiment
vraiment.
Rendre l’amour fécond.
Il ne s’agit pas seulement de procréer mais aussi de
donner des enfants à Dieu.
Mais le premier acte d'une spiritualité conjugale
consiste à croire que Dieu est à nos côtés.
Le sacrement ne sera pas vivant, efficace malgré les
époux. Il faut qu’ils croient afin de pouvoir
recevoir les forces qu’il comporte. Lorsque le
Seigneur s'apprêtait à faire un miracle, il exigeait
la foi: « Crois-tu ? …va, ta foi t’a sauvé ».
Dans le mariage, en quoi consiste cette foi ?
Coopération :
Les grâces du mariage restent stériles sans la
coopération des époux. C’est-à-dire, les grâces
ne sont pas des actes de magie.
Engagement :
Mais cette coopération n’est pas simplement la
réponse de chaque instant aux grâces de chaque
instant.
Il faut être conscient que c’est tout notre être,
tout le nouvel être conjugal, notre vie entière qui
s’engage avec le Christ.
Consécration :
Pour la dimension sacramentelle du mariage, la
coopération et l’engagement ne suffisent pas, il
faut la consécration du couple au Christ, sans
conditions, en attitude de louange (« Ce n’est plus
moi qui vit…) ».
Or :
Quand on dit que le mariage est une offrande du
Christ au foyer, et une consécration du foyer au
Christ, la symétrie est satisfaite, mais on n'a pas
encore tout dit. Il reste à pénétrer dans sens
sacré du mystère de l’amour, le mystère du mariage.
Le mariage évoque l'union du Christ et de l'Église.
Il est bon de contempler le sacrement de mariage à
travers cette image de l’amour du Christ pour son
Église. Mais pour le contempler seulement ? Le
mariage chrétien n’est pas seulement une image de
l’amour du Christ. Il n’est pas seulement destiné à
le faire mieux comprendre, mais aussi à le faire
mieux vivre. Quand un homme aime sa femme « comme
le Christ a aimé l’Église », quand une femme aime
son mari « avec cette vénération dont l’Église
entoure le Christ », ils s’unissent dans l’amour
même du Christ et de l’Église.
À la suite de ce que nous venons d’écouter du Père
Caffarel, que le panorama actuel des couples
chrétiens serait différent si tous étaient partis
pour leur vie à deux avec ces notions de
spiritualité conjugale bien enracinées dans leur
cœur !
Passons alors à la seconde et dernière partie de
notre présentation : « Une vie en communauté »
II – UNE VIE EN COMMUNAUTÉ (selon notre propre
expérience)
Pour que les jeunes couples qui suivent le CPM
puissent assimiler les notions de spiritualité
conjugale qui leur manquent, il est fondamental de
commencer par les équipes formatrices, en s’assurant
qu’elles soient composées de couples avec une
formation de base consolidée et une formation
humaine solide, de couples qui vivent et témoignent
leur spiritualité de Chrétiens mariés. Constituées
sur cette base, ces équipes pourront être, elles
aussi, de vraies communautés évangélisées, où le
témoignage est vrai et l’entraide une réalité, où
l’on approfondit la foi. Elles deviendront,
elles-mêmes et par leur témoignage, des communautés
évangélisatrices.
Aux CPM, tout au long des divers thèmes, le
principal souci des équipes formatrices sera
d’évangéliser, tout en privilégiant à chaque instant
la pensée chrétienne sur toutes les questions
concernant la vie. Elles ne manqueront pas non plus
de témoigner les exigences de l’Évangile et la
confrontation de celui-ci avec la vie quotidienne.
Les équipes formatrices de CPM seront donc des
communautés évangélisatrices qui témoignent et
« sont toujours prêtes à rendre compte de
l’espérance qui est en elles ».
Ces petites communautés sont le visage de l’Église
qui s’ouvre aux autres et qui accueille les
interpellations du “temps nouveau” à travers la
lecture des signes des temps qui leur parviennent
par l’intermédiaire des jeunes couples qu’elles
accueillent.
Beaucoup de ces jeunes couples auront besoin d’une
première annonce, d’une présentation des éléments
essentiels de la foi. Ils devront comprendre qu’ils
sont, individuellement et en tant que couple,
appelés à la sainteté et que ce chemin vers la
sainteté ne se réalisera qu’avec l’attention et le
soin envers l’autre, et envers les autres, tout au
long de leur vie.
Ainsi quitteront-ils le CPM avec une notion plus
claire de ce qui leur est demandé dans le chemin
qu’ils veulent parcourir à deux. Par le témoignage,
ils verront que ce n’est pas avec facilitisme mais
plutôt avec exigence que des couples et des familles
solides se construisent.
L’exemple des couples formateurs insérés dans une
petite communauté constituera une motivation pour
que les nouveaux couples souhaitent s’insérer, eux
aussi, dans une communauté de vie et de partage où
ils puissent vivre tout ce qu’ils ont reçu de
l’équipe formatrice.
En fait, tout ce qui est transmis au cours du CPM
est beaucoup et très profond pour un temps si
court. Insérés dans des communautés, les nouveaux
couples auront un encadrement tout nouveau où ces
notions et l’expérience d’une vraie spiritualité
conjugale puissent se développer et se consolider.
En même temps, leur foi se consolidera, leur
espérance s’enracinera, tout en suscitant leur
charité et leur disponibilité au service de l’autre
et des autres.
Conscients que c’est trop pour les sessions de CPM,
nous nous demandons : le CPM ne devrait-il pas être
le point culminant d’un parcours catéchuménal vers
le mariage ? Est-ce là peut-être l’orientation de
l’annoncé Vademecum pour la préparation au mariage
qui sera préparé par le Conseil Pontifical pour la
Famille, de façon à ce que — selon s’expression de
Benoît XVI — « la vocation des époux devienne un
trésor pour toute la communauté chrétienne et, en
particulier dans le contexte actuel, un témoignage
missionnaire et prophétique » ?.
CONCLUSION
Lorsqu’en 1981, il y a presque 30 ans, le Père
Janela nous a invité à rejoindre une équipe de
couples, nous ne pouvions pas imaginer l’impact
qu’une telle invitation aurait sur la vie de chacun
de nous et sur notre vie à deux. Heureusement nous
avons accepté cette invitation et ne manquons pas de
remercier le Seigneur de nous avoir envoyé le Père
Janela comme son émissaire.
Aujourd’hui, avec trois enfants, l’aînée mariée et
les deux autres adultes et autonomes, déjà avec une
petite-fille et en nous ouvrant aux autres
petits-enfants que Dieu veuille nous donner, nous
regardons cette nouvelle phase de la vie qui
commence avec la certitude de nous savoir ouverts
aux autres et, comme toujours, disponible pour le
service du Seigneur.
La recherche de Dieu et de sa volonté, faite en
couple et en petite communauté, nous aide à nous
rendre plus conscients de notre mission dans le
monde, en nous appelant à aller toujours plus loin.
Le témoignage — bien que fragile — de cette manière
de vivre peut permettre aux jeunes couples de
trouver, ou retrouver, l’amour de Dieu.
Il faut que les couples animateurs
sachent « donner les raisons de leur foi » mais
surtout que le visage de Jésus-Christ soit visible
dans leur travail et leur accueil des jeunes
couples.
Si les animateurs connaissent ce que l’Église leur
demande, si la préparation est faite en vérité et si
les sessions avec les jeunes couples sont préparées
avec amour, mais aussi avec exigence, ils pourront
aider les jeunes couples à s’approcher de
Jésus-Christ, tout en contribuant de façon décisive
à la nouvelle évangélisation et à l’accroissement
des familles chrétiennes.
Le 10 avril 2010